50 ans de prothèses

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CAP-D’ESPOIR, avril 2018 – Bien des clients du kiosque à légumes d’Alcide Proulx, à Cap-d’Espoir, n’ont aucune idée que leur énergique fermier marche sur des prothèses depuis 50 ans. Dans sa vie bien remplie, l’homme de 71 ans a trouvé le moyen d’exploiter sa ferme et de travailler à temps plein malgré ses jambes amputés.

Le soir du 12 janvier 1968, Alcide Proulx est en pause de son travail de journalier pour Coke, à Montréal. Il sort dans la rue pour voir un accident qui vient de se produire. Un chauffard en Cadillac arrive trop vite : il écrase M. Proulx contre une voiture. Quand il se réveille le lendemain, M. Proulx est amputé sous les genoux.

D’autres auraient vu leur vie basculer. Pas Alcide Proulx. Il entame sa rééducation dès le printemps. « Ça a été vite fait. J’étais solide. Il fallait marcher entre deux barres parallèles. J’étais descendu aider mon père sur la ferme l’été d’avant. Quand tu as rentré une dizaine de mille de balles de foin… »

En novembre, il reprend le même emploi chez Coke : préparer les commandes, ce qui implique de porter des caisses de boisson. « Ils m’ont offert de travailler dans le bureau mais j’ai refusé parce que c’était moins payant », dit M. Proulx.

Un jour, au travail, le pied de sa prothèse se dévisse. « Je suis allé à la "machine shop". Ils me l’ont revissé! » La chaleur et l’humidité de Montréal irritent ses moignons, là où les prothèses appuient. Quand des plaies se développent, il doit arrêter de travailler quelques jours.

Retour en région

C’est donc à la fraîcheur gaspésienne qu’on doit le retour en région d’Alcide Proulx en 1975. Il travaille d’abord à la ferme de son père, éleveur de vaches laitières. M. Proulx poursuivra l’élevage jusqu’à aujourd’hui, avec des bovins de boucherie. En parallèle, il trouve un emploi de représentant pour Le Relieur gaspésien. Puis dans les années 1980, il devient conseiller pour le SEMO, le Service spécialisé de main-d’œuvre.

Il y travaillera pendant 22 ans. Son rôle : trouver un emploi à des personnes handicapées, parfois à la suite d’un accident de travail ou d’auto. « Quand on me disait : "j’ai un petit mal de dos, je ne peux plus rien faire", je disais : "Wô! Il y a plein de choses que tu peux faire". »

Lui-même donne l’exemple. « Je me levais à 3 heures et demie, 4 heures, pour soigner mes vaches. Puis deux jours par semaine, j’allais travailler au CLSC de Caplan [à 132 km de Cap-d’Espoir] puis au CLSC de Paspébiac. Après, je revenais faire le train […]. L’été, je prenais mes vacances pour faire les foins. »

Deux paires de jambes

Malgré ce rythme de vie effréné, pas question de sentir la vache. M. Proulx a deux paires de prothèses : « une paire pour la ferme, une paire pour le bureau ». Leur maniement est devenu « une habitude de vie ». « Quand je me couche le soir, j’enlève pas mes pantalons, j’enlève mes jambes. Le matin, je les mets. »

Comment a-t-il fait pour combiner  toutes ces occupations? « Aucune idée. Je ne suis pas la personne à se faire vivre par le gouvernement. Je voulais gagner ma vie. Certains disaient : il est fou, Alcide, il pourrait être chez lui avec un chèque du gouvernement! »

M. Proulx a deux enfants maintenant adultes. Il a aussi été famille d’accueil pour les sept neveux et nièces de son épouse dans les années 1970.

L’homme a appris à nager une fois amputé. Son professeur était Régent Lacoursière, participant de 15 traversées du Lac Saint-Jean et fondateur d’une école de natation à Anjou. Alcide Proulx apparaît d’ailleurs dans un livre de Lacoursière, où il promeut la natation pour tous, y compris les bébés et les personnes handicapées.

M. Proulx a pris sa retraite du SEMO à l’âge de 60 ans, en 2006. Il a continué à exploiter sa ferme. « Je peux encore trimballer des sacs de moulée et des balles de foin », dit-il. Aujourd’hui, son fils Guylain s’occupe avec lui des 40 bovins (il en a déjà eu 125). Sa conjointe Louise cultive avec lui trois acres de potager. Son kiosque à légumes attire des clients de Rivière-au-Renard jusqu’à Port-Daniel.

M. Proulx est fier d’avoir « remonté » le club L’Anneau d’or, de Cap-d’Espoir, qui était moribond. Il a fait remeubler et rénover le local, et fait passer le nombre de membres de 118 à 325. Le dimanche soir, il va danser « des danses de lignes et des danses de couple. C’est bon pour mon équilibre. »

Quelle aurait été sa vie sans son accident? « J’ai jamais pensé à ça. Il me semblait que je faisais une vie normale, comme les autres. »

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1 commentaire
Donalde Hamacha a écrit le 14 avril 2018

J'ai eu la chance de connaître et de côtoyer Alcide au travail. C'est un exemple de courage de détermination et de joie de vivre. Je me suis toujours demandée comment il arrivait à concilier travail, ferme et cultivateur en même temps. Dernièrement il a été victime d'un ACV et il est en réadaptation. Encore là il est exemple de courage et détermination. Alcide c'est un gars qui veut vivre, qui aime la vie et dans quelques temps il sera à nouveau sur ses prothèses. Sa force c'est son adrénaline. Longue vie à Alcide qui a toute mon admiration pour l'homme qu'il est..

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