Affaires autochtones

Statue de Cornwallis : un sombre souvenir pour les Micmacs et les Acadiens

RIMOUSKI, février 2018 – À la demande de la population micmaque, la municipalité d’Halifax vient de déboulonner la statue du général Cornwallis qui a fondé la ville en 1749. Pourquoi avoir pris cette décision? Malgré son statut de bâtisseur, Cornwallis possède un côté sombre dans l’Histoire qui touche autant les Micmacs dans les provinces maritimes que les descendants des Acadiens en Gaspésie.

La prime au scalp
Lorsque Cornwallis s’établit sur le territoire de la Nouvelle-Écosse en 1749, les Micmacs estimèrent que celui-ci n’avait pas le droit à ce territoire. Le site choisi par Cornwallis était une aire de chasse pour les Micmacs ainsi qu’un site spirituel important. Une guerre eut donc lieu entre Micmacs et Anglais.

La même année, le général publia la Proclamation de la scalpation. Avec ce document, le gouvernement britannique se permettait de payer une prime à quiconque lui rapportait un scalp de Micmac, autant femme qu’homme ou enfant. Des attaques eurent donc lieu contre des villages micmacs. Le but était d’expulser les Micmacs du territoire. Des historiens ont considéré Cornwallis comme étant responsable du génocide du peuple micmac et de la perte du territoire micmac.

Une menace pour les Acadiens en fuite
De l’autre côté, il y avait aussi la présence de colons acadiens sur le territoire de la Nouvelle-Écosse. Vu que ceux-ci refusaient de prêter serment de loyauté à la Couronne britannique, Cornwallis aurait soutenu la décision de déporter les Acadiens, une opération qui commença en 1755.

Cet évènement marquant pour la Gaspésie est très bien connu de la population. Familles brisées et dispersées sur le territoire cherchaient un refuge afin de fuir les Anglais et la déportation. Avec la Proclamation du scalp encore en vigueur, on peut s’imaginer la peur qu’avaient nos ancêtres acadiens lorsque ceux-ci s’échappaient par la forêt afin de trouver refuge. Qui peut distinguer un scalp acadien d’un scalp micmac?

Si nous voyagions dans le temps jusqu’aux années de la Déportation acadienne, je suis certain que certains de nos ancêtres nous diraient : « Nous nous sauvons parce que Cornwallis veut notre peau ». Pour les Micmacs comme pour nos ancêtres acadiens, Cornwallis demeure une page douloureuse de notre histoire.

Un débat actuel
Le retrait de la statue de Cornwallis s’insère dans un débat à savoir s’il faut ou non garder tel monument ou renommer telle rue dans l’espace public. D’un côté, il y a une volonté de porter un regard critique sur le passé et de l’autre, on parle de révisionnisme historique qui cherche à taire le récit de ce « roman national » et à déconstruire l’identité nationale qui émerge de ce roman.

Nombre d’historiens remarquent que, souvent, la distinction entre histoire et mémoire se fait difficilement. L’histoire est une enquête qui vise la connaissance d’un passé à l’aide de traces écrites alors que la mémoire est constituée de représentations, de mythes et de récits qu’une société se raconte à elle-même. Alors que l’histoire cherche à avoir un regard impartial sur le passé, la mémoire est biaisée par les sentiments du présent. C’est dans le concept de mémoire qu’est présent ce « roman national » ainsi que l’identité nationale.

Même si Cornwallis cesse d’apparaître dans l’espace public, cela ne veut pas dire qu’il va s’effacer de notre mémoire collective ou des livres d’histoire. En fin de compte, une statue n’est que la représentation d’un récit qu’une société se raconte à elle-même. Comme le récit du roman national est appelé à être changé, nos représentations du passé peuvent elles aussi évoluer avec le temps.

La mémoire n’est pas fixe et notre relation avec notre passé non plus. Les héros d’hier peuvent être la honte de demain. Il faut savoir porter un regard critique sur le passé afin de se demander si les valeurs qui ressortent de tel monument sont encore compatibles avec nos sociétés. Comme toute société, il faut évoluer.
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Plus d'information sur la décision d'Halifax de déboulonner la statue de Cornwallis

Note sur l’auteur
David Bigaouette est né à Saint-Siméon-de-Bonaventure et est présentement candidat à la maîtrise en histoire à l'Université du Québec à Rimouski qui se spécialise dans l'histoire régionale et autochtone. Passionné de sa région natale, David ne cesse de s'intéresser à l'actualité gaspésienne qui touche la politique, l'environnement, le développement régional et les luttes sociales.

2 commentaires
Claudine a écrit le 3 février 2018

Félicitations pour ce bel article Parrain et marraine. Xxx

Lise Parent a écrit le 3 février 2018

Je suis très heureuse de cette nouvelle. J'ai enseigné 8 ans dans la communauté Mi'gmaq de Listuguj et je suis aussi gaspésienne avec des racines acadiennes. J'espère que la présence de M.Bigaouetteà L'UQAR encouragera la présence d'étudiants autochtones dans cette université qui se trouve dans une ville qui porte un nom autochtone RIMOUSKI : terre des orignaux.

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