NOTRE MONDE

La lanterne de Diogène

BONAVENTURE, octobre 2018 – Notre blogueur Robert Arsenault a trouvé rafraîchissante la démission du ministre français de la Transition écologique, en ondes à la radio à la fin de l’été. Un exemple d’honnêteté et de transparence qu’il faut chercher, lanterne à la main, comme Diogène dans la Grèce antique.

Vers la fin de l’été, on  annonçait la démission du ministre de la transition écologique du gouvernement français, monsieur Nicolas Hulot. Le tout s’est fait en direct dans une entrevue à France Inter. En écoutant cette entrevue où il a surpris tout le monde, y compris le président de la république monsieur Emmanuel Macron, j’ai surtout retenu de cet évènement la franchise, la sincérité d’un homme. M. Hulot avouait que le train dans lequel il avait accepté de monter en devenant ministre n’allait pas dans la direction où nous devons tous aller pour contrer les effets des changements climatiques, c’est-à-dire la transition à pas accéléré des énergies fossiles vers les énergies vertes. « Je ne veux plus me mentir » disait-il. Il avouait se sentir seul dans cette bataille, les impératifs économiques l’emportant sur l’urgence d’agir pour rétablir l’équilibre écologique de la planète.


Plusieurs ont critiqué sa démarche, disant qu’il aurait dû attendre, qu’il y a des petits pas qui se font constamment, malgré tout. Même Steven Guilbeault d’Équiterre allait dans ce sens.  Ce sont justement ces « petits pas » que dénonçait Nicolas Hulot dans cette entrevue, les qualifiant d’insuffisants, affirmant qu’à cette cadence, nous n’y arriverons pas.


Pour ma part, j’ai trouvé rafraîchissant qu’un homme politique avoue son échec, critique la lenteur de son propre gouvernement  à agir. Ce que je souligne particulièrement ici, c’est la  transparence, l’honnêteté de la personne, sa sincérité, son humilité. Qualités de plus en plus rares en politique particulièrement, mais aussi dans bien des domaines. Ingrédients indispensables à la confiance.


Le « bon calcul »
Ce qui ressort le plus comme qualité première, aujourd’hui comme hier dans la sphère publique et particulièrement en politique, c’est la capacité de chacun à faire de bons calculs pour des résultats à court terme. Dans la récente campagne électorale chez nous, François Legault avait fait le bon calcul en associant l’immigration au danger de recul du français au Québec; le sondage qui a suivi, de préciser  le chroniqueur Michel David dans le Devoir, lui ayant donné raison.


Peu importe que le politicien ait dit une bêtise et démontré qu’il s’y connaît très peu en cette matière, que ses propos aient  été contredits par des observateurs compétents sur cette question, ce que pense réellement François Legault sur la sujet, nous ne le saurons pas, cela n’a, de toute façon, aucune importance. Ce qui compte réellement,  c’est que le calcul ait été bon cette fois-là. Ainsi, les prises de position, les idées de nos politiciens se collent sur celles de clientèles-cibles. C’est la stratégie du temps. Chaque opinion, chaque geste calculé à l’avance, doit rapporter le plus de dividendes possibles,  et rapidement.


Cependant, dans leurs messages, ces calculateurs patentés ne sont pas toujours bien synchronisés.


Matière à cynisme
Cet été, on apprenait que le gouvernement Couillard allait autoriser des forages dans nos lacs et rivières. Peu de temps après, le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles Pierre Moreau affirmait sans broncher  tout à fait le contraire. Récemment, à la suite de l’acharnement du journal Le Devoir qui a scruté les règlements encadrant les activités gazières et pétrolières (Le Devoir 11 sept. 2018), il s’est avéré que ces forages sont bel et bien permis. Alors, comment avoir confiance, comment ne pas succomber au cynisme devant tant de n’importe quoi?


Comment croire à la bonne foi de nos élus qui disent s’investir corps et âme pour la communauté quand, à la suite des révélations de la commission Charbonne au sujet de la collusion et de la corruption dans l’obtention de contrats publics, le gouvernement du Québec a instauré un  Programme de remboursement « volontaire » visant « à inciter les entreprises qui ont fraudé lors de l’obtention de contrats publics à rembourser l’État et les municipalités du Québec, s’évitant ainsi  d’éventuelles poursuites au civil ».


Cependant, ce programme a dû prendre fin subitement car, souligne Le Devoir (3 novembre 2017), « L’opacité avec laquelle a été mené le programme (…) risque d’entacher la légitimité des résultats ». Voyez l’affaire. Les grands voleurs qui ont soutiré des millions à l’État, c’est-à-dire à nous,  se font offrir un Programme de remboursement volontaire, enrubanné d’une opacité à toute épreuve tandis que pour  les gagne-petit, les bénéficiaires d’aide sociale soupçonnés de fraude (déclarer, par exemple, que l’on vit seul tandis que l’on partage son logement, pour réussir à joindre les deux bouts), on sort l’artillerie lourde : visites à domicile sans préavis, coupures drastiques du chèque, etc.


Qui, ayant travaillé dans les affaires sociales dans les années 80, ou ayant été soi-même  bénéficiaire de l’aide sociale, ne se souvient pas de l’épisode honteux des fameux  «Boubou Macoutes » (association du surnom donné au premier ministre du Québec d’alors,  Robert Bourassa et du nom de la milice du président  Jean-Claude Duvalier en Haïti) qui, sous prétexte de « chasse aux fraudeurs », se présentaient impromptu chez les personnes bénéficiaires de l’aide sociale dans le but d’y déceler des indices permettant aux agents de couper  l’aide qui leur était octroyée?


Olivier Ducharme, chercheur au Collectif pour un Québec sans pauvreté, relate ce triste épisode de notre histoire dans un livre intitulé Travaux Forcés, chemins détournés de l’aide sociale, où le  boubou macoute «  ouvrait l’œil pour dénicher toute preuve de fausse déclaration : les noms sur la boîte aux lettres, l’immatriculation d’une voiture, des outils, des vêtements (…) ». Tous ces indices pouvaient servir à pénaliser la personne prise en défaut.  Ainsi, selon le crédo néo-libéral des années 80, nous dit Ducharme,  « une seule solution (s’offrait) à la crise de financement  (de l’État) : resserrer les dépenses de l’État en coupant dans le soutien aux plus démunis ».


Comment avoir confiance, quand aujourd’hui, nous nous rendons compte que nous en sommes encore là, lorsque le gouvernement actuel n’hésite pas à couper une partie de l’aide d’un nouvel inscrit à l’aide sociale s’il refuse d’entrer dans une démarche de réinsertion? Faut-il  encore le rappeler, mesure imposée par un ministre, François Blais, qui a déjà écrit un bouquin pour dénoncer de telles mesures? Une approche volontaire pour les riches, la méthode forte pour les pauvres. Il en va de même pour les paradis fiscaux dont « l’aveu d’impuissance » du ministre des Finances du Québec Carlos Leitao (Le Devoir 14 novembre 2017), nous laisse un peu songeurs, c’est le moins qu’on puisse dire.


Ce n’est pas du cynisme de constater que notre démocratie carbure aux demi-vérités, aux calculs partisans, aux formules toutes faites, aux mensonges  bien ficelés, aux deux-poids-deux-mesures, à l’argent et j’en passe.


« Enlève-toi de devant  mon soleil »
En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de penser au philosophe grec  de l’Antiquité, Diogène de Sinope. La légende nous le présente arpentant les rues de sa ville en plein milieu de la journée, une lanterne à la main, disant être à la recherche d’un homme. D’une personne intègre, pourrions-nous traduire aujourd’hui.


Nous ne sommes plus, bien sûr, à l’époque de la Grèce antique, mais force est de constater la pertinence,  particulièrement aujourd’hui, de garder la  lanterne du grand sage allumée, pour dissiper les immenses taches d’ombre qui gênent le passage de la lumière. « Enlève-toi de devant mon soleil » aurait dit Diogène à l’empereur tout puissant Charlemagne en réponse à la requête de ce dernier : « Demande-moi ce que tu veux ». Au sortir d’une campagne électorale,  cette requête fait encore écho à nos oreilles aujourd’hui.


Aujourd’hui comme hier, ce sont surtout les écologistes, les poètes, les artistes et autres visionnaires qui s’acharnent à tenir la précieuse lampe allumée. Du haut de leurs tribunes, nos dirigeants politiques ou financiers leur collent de façon un peu condescendante les épithètes d’idéalistes, d’utopistes, de  « pelleteurs de nuages ». Comme s’ils étaient affublés d’une maladie incurable. On en rencontre même en politique de ces visionnaires, de ces disciples de Diogène « l’atypique, l’insoumis ». Cependant,  même si malheureusement, on les retrouve plus souvent qu’autrement à la traîne dans les sondages et peu nombreux dans nos parlements,  leur voix et leur présence finiront peut-être par confondre les petits et grands empereurs de ce monde et les écarter de notre soleil.


Ainsi, peut-être finirons-nous par voir un peu plus clair.

Note sur l'auteur
Actuellement à la retraite, M. Arsenault détient une Maîtrise en travail social.
Il a travaillé au CSSS Baie-des-Chaleurs, particulièrement au suivi dans la communauté de personnes atteintes de maladies mentales et au développement de ressources s’adressant à ces personnes.
Toujours actif, il est notamment impliqué sur le plan communautaire au niveau du logement social avec le Groupe Ressource en logement collectif Gaspésie-les-Îles dont il préside le conseil d’administration.

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