NOTRE MONDE

LA GRANDE FRACTURE

BONAVENTURE, juin 2017 – Aujourd’hui, le simple fait routinier de se vêtir, d’acheter ses vêtements, plonge chacun d’entre nous, qu’on le veuille ou non, qu’on en soit conscient ou non, en plein cœur de la mondialisation des marchés, avec tout ce qu’elle a de pervers et d’inhumain.

Qui d’entre nous se soucie de savoir si sa chemise ou son chandail dernier cri provient de la Chine  ou du Bangladesh, ou s’interroge sur les conditions de travail des personnes (surtout des femmes) qui les ont confectionnés?


Cependant, même peu intéressé à la mouvance des grands marchés, le citoyen-consommateur moyen ne peut pas ne pas avoir entendu parler de ce qui est communément appelé maintenant les « ateliers de misère ». On parle ici principalement d’ateliers de fabrication de vêtements dont les conditions de travail et salariales sont pour ainsi dire inexistantes, où l’exploitation  des ouvriers (nous devrions plutôt dire ouvrières) est la règle. Certains observateurs n’hésitent pas à parler de travaux forcés.


Dans un article intitulé Le prix payé pour s’habiller (Le Devoir, mai 2013), on nous démontre avec chiffres à l’appui ce qu’est la réalité salariale des confectionneuses de vêtements dans ces ateliers : Bangladesh (2008), 22 sous l’heure, Cambodge, 33 sous, Vietnam, 38 sous, Chine, de 55 à 94 sous. Le Bangladesh tendrait à remplacer la Chine auprès des grands importateurs à cause des prix plus élevés l’heure  accordés aux ouvrières par cette dernière (Le Devoir, mai 2013).


Et toujours selon le même journal, 90 % des vêtements achetés au Canada viennent de l’étranger. Par facile, dans ce domaine, d’acheter local.


On ne peut pas ne pas savoir.

Surtout depuis l’effondrement du Rana Plaza, immense atelier de confection de vêtements, entraînant dans la mort 1138 personnes en avril 2013 au Bangladesh. On rapporte que même si l’on avait observé des fissures sur le bâtiment, les ouvrières étaient menacées de congédiement si elles refusaient de rentrer au travail (Le Devoir, avril 2014).


Selon Amnistie Internationale,  les ateliers de misère  emploient de par le monde 27 millions de personnes au service de grandes marques et d’importateurs des pays riches. Selon Guy Taillefer du journal Le Devoir, on aurait, sous la pression médiatique entre autres, mis en place des accords sur la sécurité, mais non signés par nombre de très grandes compagnies dont Sears Canada.


Bien sûr, de grandes organisations telles que l’Organisation internationale du travail (OIT) ou Amnistie Internationale nous parlent d’achat responsable, d’information, de conscientisation sur la question des ateliers de misère, de pressions auprès des gouvernements ou encore, d’encourager la « mode équitable » (Ici Radio-Canada, 30 avril 2017). Mais au-delà de toutes ces informations et statistiques, ce dont nous parlons vraiment ici, c’est de la « Grande Fracture » qui existe entre le Nord et le Sud, entre riches et pauvres, qui caractérise notre humanité depuis des siècles et ce, dans la plus grande indifférence de ceux qui en sont les bénéficiaires, c’est-à-dire nous.

Le Monde, c'est Nous
Nous avons, au cours des générations, bien inconsciemment, développé la pensée que le Monde c’est Nous, que les Valeurs à partager, ce sont les nôtres. L’autre, le mal pris, l’opprimé, le pauvre, le colonisé, il n’a pas de visage ni de nom, il vient de nulle part ou de très loin et on tient à ce que ça reste comme ça. On est prêt à le tolérer, mais à la condition qu’il ne vienne pas bousculer nos valeurs, notre mode de vie. Malgré notre grande générosité apparente et circonstancielle, on en est quand même là.


C’est, je crois, le pape François qui a le mieux exprimé cette réalité qui nous habite encore et toujours aujourd’hui, malgré certaines apparences: « La culture du bien-être, qui nous amène à penser à nous-mêmes, nous rend insensibles au cri des autres, nous fait vivre dans des bulles de savon, qui sont belles, mais ne sont rien; elles sont l’illusion du futile, du provisoire, illusion qui porte à l’indifférence envers les autres, et même à la mondialisation de l’indifférence […]. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire! » (François seul contre tous, Flammarion, p. 258)


Et j’ajouterais que ça n’intéresse surtout pas nos dirigeants politiques qui sont prêts à pactiser avec le diable en personne si nécessaire, pourvu que les marchés ne soient pas incommodés.


La presse internationale a une belle expression pour désigner la partie de l’humanité qui se situe du « bon côté » de l’échiquier, qui pense et proclame d’une seule voix l’importance de la liberté d’expression et des droits humains; on nomme et souligne ainsi, à grands traits de crayon, la « Communauté Internationale ». Ça,  autrement dit, c’est la communauté des « Bien-Pensants », des pays qui ont fait profession de foi en la divinité suprême qu’est le marché libre et mondialisé. C’est la communauté des alliances douteuses voire crapuleuses entre pays qui ont dit oui à la consommation à vitesse grand V, à la vente d’armes toujours en croissance,  quitte à écraser leurs concitoyens à coups de chars d’assaut ou, tout aussi pire, à laisser une frange importante de sa population croupir dans la misère et l’indigence.

Sachons que la grande « démocratie »  que nous avons comme voisin du sud est, parmi les pays industrialisés, celui qui cultive les plus grandes inégalités économiques chez ses citoyens. C’est le pays où « en 2010, l’année de la reprise, 93 % des gains sont allés au 1 % le plus riche, [où] le système américain de protection sociale compte parmi les pires des pays  industriellement développés. » (La Grande Fracture, Joseph E. Stiglitz—prix Nobel d’économie—p. 378). Et cette « démocratie » fait bien sûr partie de la « Communauté Internationale »; elle en est même le chef de file.


Pour nommer ces pays, cette grande « communauté »,  la grande machine à penser que sont les médias nationaux et internationaux n’hésite pas à parler maintenant de pays « civilisés ». Allez en parler au personnel de  Médecins Sans Frontières dont un hôpital fut bombardé par la Coalition de l’OTAN en 2015 en Afghanistan, où neuf employés furent tués et de nombreuses personnes (soignants, malades) gravement blessées. Dans les pays de cette grande « Communauté », on nomme un tel évènement un « dommage collatéral ». Le président Obama s’en est excusé auprès de la directrice de Médecins Sans Frontières et c’est tout. Le dossier fut clos.


Plus récemment, le 13 avril dernier, le nouveau président des États-Unis a fait larguer sur l’Afghanistan la plus grosse bombe non nucléaire de son arsenal, la « mère de toutes les bombes »,  dans le but d’éradiquer le terrorisme. Elle aurait tué 90 djihadistes (Le Devoir, 15 avril). Depuis lors, silence radio. Bien sûr, il faut croire qu’un pays aussi « civilisé » que celui-là, membre de la « Communauté Internationale » ne peut pas avoir tué des civils innocents, incluant des enfants. Et si cela  devait être avéré, on aurait vite fait de classer le tout dans la colonne des « dommages collatéraux ». Vous voyez le genre.


C’est aussi dans l’indifférence la plus totale devant la misère humaine que les chefs d’état des sept pays les plus riches du globe, réunis récemment dans un somptueux centre balnéaire en Sicile, n’ont même pas daigné lever le petit doigt ou la voix pour que cesse le martyre des peuples du Soudan du Sud aux prises avec une famine sans précédent devenue arme de guerre, où les populations civiles sont  prises en otages par des factions rivales dans une guerre dont ils ne voient pas la fin. (Voir le photoreportage de Philippe Renaud : Regard inédit sur la famine au Soudan du Sud. Le Devoir, 27 mai 2017).


Notre complexe de suffisance morale, hérité de nos ancêtres colonisateurs, finit par anesthésier nos consciences face au déséquilibre croissant dans notre monde malade.

Notre Sud à nous
Notre sud à nous, ce sont les laissés-pour-compte du système, les gens sur l’aide sociale (les BS comme dirait l’autre), au salaire minimum, les autochtones, bref, tous ceux qui nous amènent à reconsidérer notre vivre-ensemble, mais que nous n’écoutons pas et, par voie de conséquence, ne comprenons pas. Nous essayons de faire comme s’ils n’existaient pas.


Nous sommes peut-être  loin des chemises à 10 piastres chez Walmart, fabriquées au Bangladesh, bien sûr... Mais c’est un peu cette indifférence mondialisée, cette normalisation de l’intolérable, cette banalisation de l’inhumanité qui permettent cette grande « fracture » où l’indigence, l’exploitation de l’autre (incluant des enfants), l’esclavage, sont devenus le prix payé par les « Damnés de la terre » pour que nous puissions conserver ce niveau de vie destructeur que nous chérissons.


Il ne s’agit pas, ici, de s’auto-flageller ou de se culpabiliser à outrance, mais simplement de devenir conscient de la chose pour mieux agir là où c’est possible. Prendre conscience, autant que faire se peut et malgré l’immense sentiment d’impuissance qui nous accable, du monde dans lequel nous vivons.

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Note sur l'auteur
Actuellement à la retraite, M. Arsenault détient une Maîtrise en travail social.
Il a travaillé au CSSS Baie-des-Chaleurs, particulièrement au suivi dans la communauté de personnes atteintes de maladies mentales et au développement de ressources s'adressant à ces personnes.
Toujours actif, il est notamment impliqué sur le plan communautaire au niveau du logement social avec le Groupe Ressource en Logement Collectif Gaspésie-les-Îles dont il préside le conseil d'administration. 

1 commentaire
Robert Harant a écrit le 4 octobre 2017

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