Correspondances

ENTENDS-TU MA DOUCE BERCEUSE, HARPER?

Salut Stephen,Carleton-sur-Mer — C’était écrit noir sur blanc dans le courriel de Graffici.ca : « Roxanne Langlois, 20 octobre ». J’ai hérité de la case horaire post-électorale, de la déception ou de la joie, de la stagnation ou du changement. Du rôle de parler de ce que moi, j’avais perçu ou pensé, vu ou imaginé. Parce quand on blogue, on ne prend pas le jour « Élections+1 » pour parler de la pluie pis du beau temps. Il n’y a pas de loi prévue pour ça, mais c’est la règle du gros bon sens.

Cette lettre que je t’adresse, aujourd’hui, 20 octobre 2015, je te l’écris, en pleine nuit. Tandis que la campagne électorale ne semble pas encore terminée. Tandis que je peux encore croire que nous sommes toujours le lundi 19 octobre. Et que le scénario que j’espérais peut encore être celui que choisiront les électeurs.
On dirait que j’ai encore de l’espoir. Une carapace d’étoiles et de lune qui me préserve de la réalité. Un bouclier de temps qui se réduit comme une peau de chagrin, qui me protège encore un tout petit peu de demain. Du moment où l’on me demandera ce que je pense des élections.
Tu sais, mon petit Harpy, je ne suis pas insomniaque.
La vérité, c’est que je ne dors pas en ce moment parce que je dois remettre ce texte demain matin et que j’avais tout faux. J’avais prédit ta victoire minoritaire, j’avais même rédigé d’avance un blogue qui ne t’était pas destiné. Ma lettre blâmait les Canadiens et Canadiennes d’avoir été trop lâches pour te montrer la porte. Dans mes prédictions complètement pourries et irréalisées, ils t’avaient réélu.
Il faut dire que j’avais écrit ce texte avant. Avant que Duceppe morde la poussière (encore). Avant que le NPD pique une plonge. Avant que la « trudeaumanie » cause la surprise et me vole mes précieuses heures de sommeil.
Oui, j’ai cru que l’on sous-estimait tes appuis.
Je me suis trompée. Sur un moyen temps, à part de ça. Mes secondes prévisions étaient libérales et minoritaires. Misère.
À ma défense, les sondages aussi étaient dans le champ. Et contrairement à moi, ils sont payés pour prévoir.
Je suis donc là, dans mes vieux joggings gris, sidérée. À essayer de comprendre ce qui vient juste d’arriver. Je suis encore bouche bée et ça fait plusieurs heures que la tendance se maintient. Ne m’embauche jamais, Stephy, comme médium ou comme analyste; je n’ai rien vu venir de cette soirée.
Mais bon, comme je ne peux fermer l’oeil de toute façon, je vais te faire une confidence.
Ce soir, j’ai eu de la peine, Steve.
De regarder d’excellents députés se faire jeter comme de vulgaires chaussettes sales. De constater que tout se joue encore entre les vieux partis. De sentir que plus ça change, plus c’est pareil. De voir que le vote stratégique l’emporte souvent sur les tripes, même si, moi, j’ai sorti les miennes et que je les ai mises sur la petite table derrière l’isoloir pendant que je votais.
Je suis découragée de voir qu’on sera encore coincés dans une machine majoritaire. Ça me fout la trouille, les gouvernements majoritaires.
Puis j’ai relu le blogue que j’avais pré-écrit. Celui où j’en voulais à la terre entière pour ta réélection. Et dans la noirceur de ma chambre à coucher, dans les vapeurs de tisane, dans le confort de mes bas de laine, j’ai souris.
Parce que tu es out. Game over. Et qu’au fond, c’est ce que je souhaitais le plus fort. Je me réjouis du seul fait que plus jamais nous ne te reverrons. Quand j’y repense, c’est la seule chose qui m’importe vraiment cette nuit.
Demain, « Quand le soleil dira bonjour aux montagnes », tu seras disparu. Ta prestation à « En mode Salvail », tout comme ta cassette des 10 dernières années, sonnait comme des ongles sur un tableau. Mais l’idée que tu ne t’endormiras pas dans ton pyjama de premier ministre ce soir, c’est de la belle musique à mes oreilles.
Entends-tu ma douce berceuse, Harper?
Nananana, nananana, hey hey hey, goodbye.
Je vais aller dormir. Sur mes deux oreilles.
Pour l’instant.
Parce qu’il n’y a plus de gros monstre bleu caché sous mon lit. Un monstre imprévisible, insatiable, destructeur. Un monstre de censure, de manipulation, de coupures.
Une bête conservatrice.
Roxanne Langlois, qui te souhaite de faire de très beaux rêves.

—30 —

1 commentaire
Bob Eichenberger a écrit le 21 octobre 2015

Tu as raison, Karyne. Mais pourquoi vote-t'on «stratégiquement»? Parce que le premier ministre sortant NOUS A FAIT PEUR! ( art-peur) Voici quelques précisions: 1- Les décisions ne se prennent pas au niveau des gouvernements mais par des groupes financiers internationaux tels l'Organisation Mondial du Commerce, qui permet aux industries de poursuivres des gouvernements qui se tiendraient debout ou qui rueraient dans le brancart. 2-Harper (tout comme Charest, Couillard etc.) a très bien joué son rôle «DU MÉCHANT». C'est une tactique récurrante. -Donc il a pu légiférer en faveur des 1% les plus riches en sachant qu'il n'a qu'à FAIRE SEMBLANT de vouloir gagner un autre mandat. Décision prise par ses amis du Groupe des Bilderberg? Il sera probablement aussi bien récompensé que Mulroney. Il ne doit pas être déçu. -En faisant peur, la masse qui veut se débarasser de lui, se doit de voter«stratégiquement», pour le choix de l'élite, plutôt que pour des partis bpycottés par les médias qui favoriseraient les citoyens ou l'environnement. -Trudeau, avec sa «majorité» peut ensuite favoriser le 1% sans conséquenses pour de nombreuses années et on ne peut rien dire. J'espère toujours avoir tort, mais fil me semble qu'on a été dirigé comme un beau troupeau de mourtons. Je me ferai un plaisir de me rétracter avec toutes mes excuses si Trudeau rétablit VRAIMENT l'assurance chômage comme avant.

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