Affaires autochtones

Le conflit territorial des Micmacs de Listuguj de 1998

MONTRÉAL, juillet 2018 – Il y a 20 ans éclatait un conflit territorial autour des droits de sciage et de coupe de bois entre le gouvernement du Québec et la fraction des Micmacs traditionalistes de la communauté de Listuguj. Le rappel de cet événement permet de comprendre non seulement les relations complexes entre conseils de bande et traditionalistes dans une communauté autochtone, mais aussi l’importance des luttes autochtones qui touchent le territoire traditionnel.

Un air de déjà-vu
Le conflit de 1998 survient huit ans après la crise d’Oka. La municipalité d’Oka voulait agrandir un terrain de golf et faire construire un projet immobilier sur des terres revendiquées par la communauté mohawk de Kanesatake, où se trouvait un cimetière ancestral. Malgré l’opposition autochtone, les projets sont allés de l’avant. Le tout se précipita vers un conflit armé qui opposa les Mohawks warriors à la Sûreté du Québec (SQ) et plus tard l’armée canadienne. Cet événement marqua les esprits.

En juin 1981 à Listuguj, un autre événement avait marqué la communauté. La SQ avait fait un raid dans la communauté afin d’imposer de nouvelles restrictions de pêche au saumon décidées par le gouvernement péquiste de l’époque. Violence et intimidation policière étaient au rendez-vous pour pouvoir démanteler les filets des pêcheurs micmacs. Durant ces années, les droits autochtones ancestraux dans le domaine de la chasse et de la pêche n’étaient pas encore reconnus. Ils le seront dans la Constitution canadienne de 1982. Pour certains, juin 1981 était le prologue de la crise d’Oka : un problème mal compris et une intervention policière musclée.

Ces deux crises ont laissé un traumatisme et un sentiment de méfiance envers le gouvernement à Listuguj.

Le début du conflit
Le conflit entre le gouvernement et les Micmacs traditionalistes de Listuguj a duré un mois.
Le tout a commencé le 16 juillet 1998 lorsqu’une poignée de Micmacs traditionalistes ont  pris la décision de bloquer et d’occuper des lots dédiés à la coupe forestière dont les droits étaient détenus par la compagnie GDS. En guise de protestation et pour forcer les travailleurs à quitter leurs terres, les traditionalistes ont coupé du bois sur les terres de GDS. De plus, ils ont occupé la scierie de Pointe-à-la-Croix et la route 132 pendant un moment. Ces actions ont été menées dans le but de paralyser les activités de la scierie et de faire pression sur le gouvernement pour négocier avec lui.

Les traditionalistes demandaient des négociations avec le gouvernement pour avoir un partage équitable des ressources forestières. La tactique des Micmacs était de faire valoir leurs droits ancestraux sur le territoire non cédé pour ainsi en avoir le contrôle et développer l’économie de leur communauté avec la coupe de bois.

En 1998, le taux de chômage de Listuguj atteignait 75 % pour une communauté d’environ 2 000 personnes.  De plus, la volonté de gérer eux-mêmes la ressource du bois provenait du fait que le gouvernement ne réglementait pas assez sur la coupe de bois et le reboisement. Pour les traditionalistes, si les Micmacs ne pouvaient pas couper et vendre du bois sur leur propre territoire, personne ne le pouvait.

Après les tentatives de négociations avec le médiateur nommé par le gouvernement du Québec, les Micmacs reçoivent un ultimatum du celui-ci: soit ils acceptent l’offre du gouvernement, qui voulait acheter le bois coupé «illégalement», soit la «récréation» était terminée. Avec cette tactique, le gouvernement voulait faire cesser les moyens de pression des Micmacs qui occupaient la scierie de GDS depuis plusieurs jours.

Pour les traditionalistes, cet ultimatum était perçu comme une menace de la part du gouvernement. Si le gouvernement était prêt à riposter en faisant entrer la SQ ou l’armée canadienne dans la communauté, les Micmacs se disaient aussi prêts à les recevoir : ils étaient nombreux et attendaient des Warriors en renfort. Avec le revirement de situation du conflit, les médias ont cherché le sensationnalisme en soulevant la crainte que ce conflit puisse devenir un «deuxième Oka».

La phase complexe des négociations
Avec cet ultimatum, le gouvernement démontrait qu’il ne voulait pas négocier avec les Micmacs traditionalistes, mais plutôt avec le Conseil de bande de Listuguj.

Le ministre provincial responsable des affaires autochtones chargé des négociations, Guy Chevrette, ne se gênait pas pour traiter les traditionalistes de «dissidents» dans les médias. De plus, le chef Ronald Jacques et la majorité du Conseil de bande de Listuguj n’appuyaient pas les Micmacs traditionalistes dans leurs actions et revendications. Par contre, plusieurs membres de la communauté se joignaient aux mouvements des traditionalistes.


Pour le gouvernement, seul le Conseil de bande était légitime pour entamer des négociations, car il est démocratiquement élu par sa communauté. Une entente émergea des négociations entre le Conseil et le gouvernement. Après avoir refusé cette entente, les traditionalistes envoyèrent à Québec une délégation de quatre conseillers élus au Conseil de bande, mais favorables aux revendications des traditionalistes, afin de rencontrer Lucien Bouchard, premier ministre de l’époque. Le but était de forcer les négociations entre le gouvernement et les Micmacs traditionalistes qui rejetaient la légitimité du Conseil de bande.

L’offre que les traditionalistes ont réussi à négocier avec le gouvernement se devait d’être soumise à la communauté de Listuguj, sous forme de référendum non officiel. L’offre était l’obtention de droits de coupe pour les Micmacs pour un volume de 10 000 mètres cubes. La jugeant insuffisante, l’offre fût rejetée par la population qui s’était mélangée au groupe des traditionalistes par vote populaire, sans passer par le Conseil de bande.

Lors de la réunion du Conseil de bande de Listuguj du 17 août 1998, les traditionalistes ont demandé un référendum afin de rendre leur offre invalide, mais la demande fût rejetée par le Conseil. À la place, le Conseil apporta l’entente originelle tirée des négociations entre lui et le gouvernement, mais avec quelques gains de plus. L’offre en était maintenant à 15 000 mètres cubes accordés avec plus d’emplois et une enveloppe budgétaire. Cette fois-ci, l’offre fût acceptée et les barricades furent levées. Pour les traditionalistes, ce fut une bataille de gagnée. La hache de guerre pouvait être enterrée.

«Vous êtes en territoire autochtone»
Dans une lettre publiée au Devoir au mois d’août 1998, Gary Metallic, à la fois le chef traditionnel micmac du Conseil Tribal du 7e District Gespe’gewa’gi et porte-parole des Micmacs traditionalistes, a reproché au gouvernement de ne pas démontrer une volonté de faire appliquer les droits reconnus aux Autochtones par les traités historiques et décisions de la Cour suprême. Ce reproche venait du fait que le gouvernement préférait (et préfère encore de nos jours) conclure des ententes administratives avec les communautés autochtones au lieu d’affronter la question des droits des Premières Nations du Québec. Pour lui, la négociation devait se faire sur les droits ancestraux plutôt que des ententes qui «achètent la paix».

En 1998, les Micmacs traditionalistes devaient donc négocier avec un gouvernement qui ne voulait pas prendre en compte la notion de droit ancestral du territoire autochtone parce qu’il avait peur que cette notion affecte la souveraineté du territoire québécois. Gary Metallic expose ici clairement l’enjeu de l’autonomie du territoire autochtone dans une vision traditionaliste.

Le traditionalisme est un mouvement autochtone à vocation militante et environnementaliste qui cherche à conserver leur propre culture, le droit au territoire ancestral et ses ressources naturelles, mais aussi le système traditionnel de gouvernance par hérédité. Le traditionalisme autochtone peut aussi prôner une auto-détermination et une souveraineté sur le territoire ancestral. Pour un Autochtone traditionaliste, il faut remettre en question le système colonial des gouvernements afin d’arrêter la dépossession territoriale des communautés autochtones.

De nos jours, il est encore possible de voir émerger des conflits territoriaux avec les Autochtones du Canada. Il suffit d’observer les luttes faites contre les compagnies pétrolières pour protéger l’environnement du territoire traditionnel autochtone.

Tant que la question du territoire autochtone ne sera pas réglée constitutionnellement, nous pourrons toujours voir émerger ce genre de conflit lié au territoire. Espérons que le gouvernement de Justin Trudeau est sincère dans sa volonté politique de réconciliation et dans ses démarches pour une nouvelle approche légale en matière des droits des Autochtones.

Pour en savoir plus sur les événements mentionnés
La cinéaste abénaquise Alanis Obomsawin a documenté les trois conflits mentionnés ci-dessus dans ses documentaires produits par l’ONF : le conflit entre le gouvernement et les Micmacs traditionalistes de 1998 dans La survie de nos enfants, le raid de la SQ en juin 1981 dans le film Les événements de Restigouche et la crise d’Oka de 1990 dans Kanehsatake, 270 ans de résistance. Ses documentaires, tournés pendant les conflits et à l’intérieur des communautés concernées, permettent de comprendre les enjeux d’un point de vue autochtone.

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Note sur l’auteur
David Bigaouette est né à Saint-Siméon-de-Bonaventure et est présentement candidat à la maîtrise en histoire à l'Université du Québec à Rimouski qui se spécialise dans l'histoire régionale et autochtone. Passionné de sa région natale, David ne cesse de s'intéresser à l'actualité gaspésienne qui touche la politique, l'environnement, le développement régional et les luttes sociales.

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