Correspondances

AVEC TES 7 MINUTES RÈGLEMENTAIRES ET TON SOURIRE

Mon très cher ado musicien, un peu « bum », mais juste assez, pas du tout « bollé » ni particulièrement sportif.

Je t’ai rencontré l’an dernier. T’en souviens-tu? Tu étais dans les coulisses de Secondaire en spectacle, et moi, assise au bout de la chaise de la logistique.
Tu avais le trac, je t’ai encouragé de mon mieux. Je t’ai dit que quoiqu’il arrive, tu serais fantastique. Parce que le simple fait d’être là était déjà une victoire. Tu m’as regardée en te demandant sans doute « c’est qui celle-là? ».

Bonne question, mon ami.

Si tu m’avais posé la question à ce moment précis, je t’aurais répondu que j’étais une remplaçante. Celle qui cherchait à faire son travail le mieux possible. Juste son travail : coordonnatrice régionale de Secondaire en spectacle. Pour un an seulement.

Si j’avais à te répondre aujourd’hui, ma réponse serait toute autre. Je te dirais que j’étais la témoin. Le témoin de toi et des autres. Le témoin d’une grande et belle aventure.

À la finale régionale, tu es monté sur scène. Derrière tes airs assurés, je devinais tes mains tremblantes. J’espérais avoir raison. « Allez, sois fantastique » : c’est ça que je t’ai dit en silence ce soir-là quand je chronométrais les numéros, assise derrière le jury.

Tu l’as été. Tes amis aussi l’ont été. Tout le monde l’a été.

J’ai été soufflée par ton talent, par le « guts » que j’aurais aimé avoir à ton âge et que tu as, toi. Quand on t’a remis ton prix, j’ai vu dans tes yeux ce que je voudrais voir dans ceux de toute ta génération : un party de fierté, d’accomplissement. J’ai aussi vu les larmes de joie que tu réprimais parce qu’un gars qui pleure, « c’est pas cool ».

Cette réussite, je l’ai aussi vue sur le visage de ceux qui n’ont pas été déclarés gagnants ce jour-là. Parce que pour certains, le simple fait de danser, le simple fait de chanter, était en soi un point tournant. Après des mois de pratiques, ils l’avaient fait : se tenir debout devant des centaines de personnes et donner tout ce qu’ils avaient.

Affronter le regard de leurs camarades de classe. Performer devant leurs parents. Braver leurs doutes, confronter leurs peurs, déjouer leurs appréhensions.

Toi et moi, on s’est rendus ensemble aux confins du Québec pour l’étape ultime, quelques semaines plus tard. L’Abitibi-Témiscamingue : tu ne l’avais jamais vue. Tu es monté à bord d’un autobus à destination d’Amos et tu as fait une vingtaine d’heures de route avec le reste de la délégation. Tes parents n’étaient pas rassurés à l’idée de te voir partir si loin. On leur a dit qu’on te ramènerait plus grand.

Au Rendez-vous panquébécois, tu portais le chandail vert de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine. Le mien était pareil, mais c’était celui de la chef de délégation. Quand je t’ai vu débarquer de l’autobus tout « racké » en jasant avec des jeunes que tu ne connaissais pas la veille, ça m’a fait sourire. Parce que tu étais juste heureux d’être arrivé. Juste content et reconnaissant d’être là.

On t’a offert des formations, on t’a donné des ateliers. Tu as visité l’Abitibi-Témiscamingue. Tu étais là pour jouer. Au fil des heures, tu étais là aussi là pour connaître, pour apprendre, pour découvrir. Le vent avait tourné. En peu de temps, tu t’étais fait de nouveaux « chums » qui, comme toi, ne peuvent imaginer leur vie sans instrument, leur école sans scène, leur quotidien sans musique, sans danse, sans théâtre ou sans chant.

Devant des gens de partout au Québec, tu es de nouveau monté sur scène. Celle-là était impressionnante, inondée d’éclairages professionnels : une scène aussi grande que ton talent. L’ambiance était survoltée. Et moi, noyée parmi les ados venus de partout au Québec, je t’ai regardé.

Je ne t’ai pas souhaité d’être fantastique, cette fois. Je savais que tu le serais.
Quand je t’ai vu après ta performance, tu m’as sauté au cou. C’était la plus belle expérience de ta vie; tu m’en as remerciée. Oui, j’avais fait mon travail. Pourtant, je considère encore à ce jour que c’est à toi-même que tu aurais dû dire merci ce soir-là. Parce que pour une fois, tu avais cru en toi, ce qui ne t’étais pas arrivé assez souvent, je crois. Et cela, je ne l’avais ni organisé, ni préparé. On t’avait juste donné ta chance et la miette de confiance qu’il te manquait.

En un an, je ne t’ai pas oublié, tu sais. J’ai même repensé à toi la semaine dernière.
Je ne sais pas si tu as vu les nouvelles. Si tu sais désormais que le gouvernement vient de couper environ 40 % du budget accordé annuellement à la Corporation Secondaire en spectacle, cette organisation qui sème des rêves comme les tiens aux quatre coins du Québec. Je ne sais pas non plus si tu as regagné les planches cette année. Mais sais-tu ce qu’il y a de pire?

Je n’ai aucune idée si tu pourras sauter au cou de quelqu’un d’autre l’an prochain.
Et ça, ça me serre le cœur.

Toi, mon artiste, mon musicien, je veux que tu saches que les étoiles dans ton regard valent plus que 210 000 $ à mes yeux. Continue à caresser tes rêves de future star, qu’importe ce que le gouvernement t’enlèvera.

Continue de pourchasser tes ambitions artistiques, de t’ouvrir au monde qui t’entoure grâce à ton instrument. Continue de t’épanouir même si notre gouvernement te coupe le son. Même s’il fait tomber le rideau sur ton talent. Même s’il finira peut-être un jour par exterminer le seul concours national qui ne fait que des gagnants.

De mon côté, je continuerai de croire en toi et de t’être reconnaissante. Parce que te voir aussi heureux, ça m’a touchée au-delà des mots, des sons ou des notes. Tu m’as rendue un peu plus fantastique, moi aussi, avec tes 7 minutes réglementaires et ton sourire.

Roxanne Langlois
Ex-coordonnatrice régionale de Secondaire en spectacle et chef de délégation au Rendez-vous panquébécois d’Amos, en 2014.

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