Il était une fois…

IL Y A 60 ANS...WILBERT COFFIN

CARLETON-SUR-MER, 8 février 2016 –Il y a 60 ans, ce mois-ci, le Gaspésien Wilbert Coffin a rendu l’âme au bout d’une corde à la prison de Bordeaux à Montréal. Cette pendaison s’est déroulée dans la nuit du 9 au 10 février 1956, mettant un point final à une saga judiciaire qui passera à l’histoire comme étant « l’affaire Coffin ». Depuis, Wilbert Coffin repose dans un tout petit cimetière près d’une modeste église anglicane, un peu en retrait du boulevard York Ouest, à Gaspé. Dans cet environnement verdoyant, étrangement calme, sur la pierre tombale est inscrite cette phrase lourde de sens « Judge not that ye be not judged » qui se traduit simplement par « Ne jugez pas afin que vous ne soyez point jugés ». 

Soixante ans plus tard, les acteurs et les témoins associés à cet événement se font de plus en plus rares, mais l’histoire demeure vivante et, périodiquement, le nom de Wilbert Coffin revient dans l’actualité pour nous rappeler cette cause judiciaire, ponctuée de zones grises qui n’ont jamais été éclaircies. Voici un résumé de cette saga.

Wilbert Coffin est un prospecteur gaspésien qui, au début de juin 1953, croise la route d’Eugène Lindsay, un Américain de la Pennsylvanie, de son fils de 17 ans, Richard, et de Frederick Claar, un ami de celui-ci. Le trio vient faire la chasse à l'ours. Le 9 juin, ils sont vus vivants à Gaspé avant leur départ vers le cœur des forêts gaspésiennes. 

Quelques jours plus tard, sans nouvelles d’eux, la famille sonne l’alarme et les recherches s’organisent. Les 10 et 23 juillet, les chercheurs découvrent les trois corps, en plein bois, à 80 km de Gaspé. Les soupçons se portent sur Wilbert Coffin qui a été vu avec Richard Lindsay le 10 juin, dans un poste d'essence à Gaspé, alors qu’il achète une pompe pour réparer la camionnette des Américains. Selon les premiers constats, Coffin aurait été la dernière personne à avoir vu les Américains vivants. Parti pour Montréal le 13 juin, Coffin revient à Gaspé en juillet pour participer aux recherches. Il est finalement arrêté le 10 août. 

Le 19 juillet 1954, le procès s’ouvre au Palais de justice de Percé devant le juge Gérard Lacroix. Le dossier n’est pas simple car il n’y a ni témoin, ni arme du crime. L’avocat de Coffin, Me Raymond Maher, a peu d'expérience et, convaincu de la culpabilité de son client, décide de ne pas le faire témoigner et ne présente aucune défense. Pour le procureur de la Couronne, Me Noël Dorion, Coffin a tué les trois Américains pour mieux les voler, d’autant plus qu’on a retrouvé chez lui des biens ayant appartenu aux victimes. De plus, sur la route reliant Gaspé et Montréal, des témoins ont observé un Wilbert Coffin en état d’ébriété qui dépensait de l’argent américain. La poursuite tablera sur des preuves circonstancielles pour étayer son argumentaire. 

Le jury composé de six anglophones et de six francophones entend les 80 témoins de la Couronne au cours des 15 jours du procès et, après 30 minutes de délibérations, déclare Coffin coupable de meurtre et le condamne à mort par pendaison. L’année suivante, en juillet 55, la Cour d’appel confirme le verdict rendu à Percé. Puis en septembre, devant la Cour suprême du Canada, cinq des sept juges ratifient le verdict de culpabilité.

Durant toutes ces procédures, l’exécution est remise sept fois. Tout en clamant son innocence, Coffin fait une requête pour épouser sa conjointe de fait, ce que lui refusera le premier ministre Maurice Duplessis.  La pendaison a finalement lieu le 10 février 1956.


La mise en terre de Wilbert Coffin marque le point de départ de décennies marquées par de profondes divergences en ce qui a trait à sa culpabilité. Coupable ou pas coupable, les avis sont très partagés et véhiculés sur la place publique avec parfois beaucoup d’émotions. 

En 1964, une commission royale d’enquête, la Commission Brossard, siège durant 67 jours et entend 214 témoins, avant de conclure que le procès s'est déroulé selon les normes du droit de l'époque et que l'accusé a eu un procès équitable et une sentence juste. À l’opposé, l’écrivain et journaliste Jacques Hébert publie deux livres sur l’affaire. Dans Coffin était innocent et J'accuse les assassins de Wilbert Coffin, Hébert vilipende les autorités judiciaires et gouvernementales et dénonce entre autres le rôle de la police provinciale et du gouvernement Duplessis. En 1980, le cinéaste Jean-Claude Labrecque reprend le dossier sous la forme d’un film intitulé L’affaire Coffin dans lequel il clame l’innocence de Coffin.

En octobre 2006, le gouvernement fédéral, suite aux interventions de la famille Coffin et du député bloquiste Raynald Blais, annonce la réouverture du dossier. En février 2007, la Chambre des Communes vote pour la réouverture de l'enquête ayant mené à l’exécution de Coffin. Cet examen du dossier est une première, car aucune demande n'avait jamais été formulée pour étudier un dossier dans lequel le condamné avait été mis à mort.

En 2007, après deux ans de recherche, l’avocat Clément Fortin publie un docu-roman intitulé L’affaire Coffin, une supercherie ? Ne remettant pas en question le jugement de culpabilité rendu en 1954, Me Fortin demande au ministre de la Justice et procureur général du Canada de «gracier» le prospecteur gaspésien, pendu le 10 février 1956 pour le meurtre de trois chasseurs américains.

De plus, des organismes, tels le Groupe de la révision des condamnations criminelles, l'Association in Defence of the Wrongly Convicted, le Comité des erreurs judiciaires de l'Université de Montréal et le Projet Innocence Québec, de l'Université du Québec à Montréal, se penchent aussi sur le dossier Coffin.

L’émission Enjeux de la télé de Radio-Canada consacre une émission au dossier, reprenant de nouvelles informations à l’effet qu’un Gaspésien, décédé en 1996, aurait été l’auteur du meurtre des Américains, selon les propos de son fils qui aurait été témoin de l’événement en 1953. Le fils en question est décédé en 2006.

Sans compter les efforts déployés par le fils de Wilbert Coffin, soutenu par sa famille, qui milite toujours pour la reconnaissance de l’innocence de son père. L'affaire Coffin est assurément l’une des affaires judiciaires parmi les plus célèbres au Canada. Fortement médiatisée, l’affaire a eu un impact politique certain et, au niveau judiciaire, elle a contribué l'abolition de la peine de mort au Canada.

Ayons une bonne pensée pour Wilbert Coffin le 10 février prochain.

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NOTE SUR L’AUTEUR
Retraité du parc national de Miguasha depuis le printemps 2014, Paul Lemieux habite Carleton-sur-Mer. Bachelier en histoire, il a toujours eu à coeur le patrimoine et le développement régional. Il est d’ailleurs bénévole, presque à temps plein, de l’Écomusée Tracadièche, de Corporation de gestion et de mise en valeur du mont St-Joseph et du Musée de la Gaspésie à Gaspé. Il nous offre des bribes d'histoires sur GRAFFICI.CA.

 

3 commentaires
ednar a écrit le 13 septembre 2019

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P.A. Beaulieu a écrit le 10 février 2016

S'il était vraiment innocent, Coffin n'a pas aidé sa cause en ramassant et en utilisant des biens qui appartenaient à ces Américains. Si j'avais été juré dans cette affaire, dans les circonstances, je l'aurais considéré coupable moi aussi.

Ulric Paquet a écrit le 10 février 2016

Coffin n'était pas un saint, il aimait prendre un petit coup comme la plupart des Gaspésiens de cette époque, c'était un gars de bois, mon oncle Léo Labbé qui était un ami proche de Wilbert, m'a souvent parlé de ce dernier comme un homme généreux et sans aucune malice, toujours disponible pour donner un coup de main et aider quelqu'un qui en a besoin, selon lui Coffin était incapable de commettre un tel geste il aimait trop la vie et la nature, il aurait risqué sa vie pour aider les autres. Donc c'est finalement pas le profil d'un assassin. Une injustice cette histoire, sous Duplessis ça prenait un coupable dans les meilleurs délais afin que les américains qui avaient des camps de chasse et de pêche partout au Québec, continuent de venir dépenser leurs argents sans craintes. Maudite belle justice de mécréants

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