Cimenterie

Lettre envoyée aux médias nationaux : "Un Gaspésie bashing, sans droit de réplique"

Par Karyne Boudreau, journaliste, graffici.ca
Impliqué depuis de nombreuses années dans le développement de sa région, M. Bernier a dirigé le bureau régional de Télé Québec à Carleton de 1996 à 2011. Depuis, il est responsable du développement économique et touristique à la Ville de Carleton-sur-Mer.

Impliqué depuis de nombreuses années dans le développement de sa région, M. Bernier a dirigé le bureau régional de Télé Québec à Carleton de 1996 à 2011. Depuis, il est responsable du développement économique et touristique à la Ville de Carleton-sur-Mer. Photo : Gracieuseté

CARLETON-SUR-MER - GRAFFICI.CA a mis la main sur une lettre d'opinion envoyée ce matin aux médias nationaux: La Presse, Le Devoir et Le Soleil. Le signataire de cette lettre, Alain Bernier, a justement fait son mémoire de maîtrise il y a une vingtaine d'années sur la distortion de l'information dans les médias nationaux en illustrant le cas de la Gaspésie.

Observant notamment les coupures à Radio-Canada et les ruptures de contrats avec les journalistes de la région au Soleil, M. Bernier constate que les choses ne se sont pas améliorées depuis 20 ans, "bien au contraire!". Impliqué depuis de nombreuses années dans le développement de sa région, M. Bernier a dirigé le bureau régional de Télé Québec à Carleton de 1996 à 2011. Depuis, il est responsable du développement économique et touristique à la Ville de Carleton-sur-Mer.

"Je n'ai pas grand espoir que ma lettre sera diffusée au national, mais ça a fait du bien de l'écrire", a déclaré M. Bernier au GRAFFICI.CA qui a choisi de publier cette lettre dans son intégralité:

"Un Gaspésie bashing, sans droit de réplique"

"Possiblement justifiée à Montréal et à Québec, la disparition des conférences régionales des élus et des centres locaux d’emplois ainsi que les récentes actions de centralisation font vraiment mal en région, notamment en Gaspésie. Pendant que les médias régionaux traitent de ces sujets à haute pertinence socioéconomique, bien des médias nationaux font du mur à mur, comme ces réformes. Ils ne traitent que de l’impact mineur de celles-ci sur les grandes villes, laissant à l’imagination le soin d’extrapoler. Trop souvent, les réalités de Montréal et de Québec, donc régionales, voire municipales, sont présentées comme celles de toutes les régions du Québec, mêmes si elles diffèrent grandement.

Par ailleurs, dans le contexte actuel de réduction des conditions de travail des journalistes et de marchandisation de l’information, la méconnaissance des réalités régionales par les journalistes nationaux risque de prendre le dessus. En fait, malgré les principes journalistiques, l’information s’articule souvent de façon à répondre aux attentes du plus grand nombre. Il ne s’agit pas ici d’un complot mais d’un comportement humain. On n’aime pas se faire dire le contraire de ce qu’on pense. La tendance veut que les médias, qui recherchent la cote, évitent de heurter les croyances de leurs auditoires. De là leur propension à les conforter.

À l’instar d’autres régions, les réalités gaspésiennes diffèrent grandement de celles où vivent les artisans et patrons des médias nationaux. En outre, la population gaspésienne représente une quantité négligeable d’auditoire pour ces médias, comparativement aux bassins de la métropole et de la capitale. Bref, les ingrédients propices à une distorsion de l’information sont présents.

Au lieu de rechercher l’intérêt public, le média se limite parfois à exploiter la curiosité publique ou le besoin de stéréotypes. Le reste, on l’ignore. Alors, on ne couvre la région que lors de la pêche aux homards ou de tempêtes. À la suite de réformes dans le monde des municipalités, on mentionne le consentement des grands centres et on escamote les désaccords en région. S’il y a un projet régional qui dérange «en ville», on donne la parole aux inquiets. L’inverse est rarement la règle. On rappelle aussi l’échec d’un vieux projet dans lequel le gouvernement a investi. On omet les réussites. On donne des statistiques dévalorisantes. Du Québec bashing régional.

Chaque mot et chaque image confèrent un sens au message. Lorsque les gouvernements investissent en Gaspésie, il s’agit de subventions. Tandis qu’à Montréal, on parle d’investissements, bien que ces fonds proviennent des mêmes programmes. La finalité du message est évidente: cette région est sans avenir. Investissons plutôt dans les grands centres.

Bien qu’inconsciente, cette distorsion médiatique se traduit donc par l’isolement de cette région à l’échelle nationale. Aux yeux des décideurs gouvernementaux et investisseurs privés qui résident eux-aussi dans ces milieux urbains et méconnaissent nos spécificités, cette marginalisation influence leurs décisions quant aux réformes municipales, quant aux découpages des cartes électorales, quant à l’injection d’argent dans des projets privés. Ils hésitent à investir dans les infrastructures de transport, si essentielles à notre développement économique. Qui veut investir dans une région apparemment sans avenir? Le potentiel de développement en ville semble tellement plus séduisant. On assure ainsi la supériorité des grandes villes dans la structure économique québécoise.

Pourtant, nous occupons un territoire. Nous avons des projets. Nous avons même des succès. Nous avons aussi des points de vue sur nos enjeux de développement et le développement du Québec. Mais ça, on ne l’entend pas au national.

Sous prétexte de l’intérêt public, des médias nationaux font d’abord valoir les intérêts de certains publics, d’une certaine élite urbaine. On maintient l’ordre hiérarchique établi.

Dernièrement, le journal Le Soleil a avisé ses correspondants de l’Est-du-Québec qu’il coupait ses liens contractuels avec eux. Une autre réduction de la capacité d’une contextualisation adéquate des événements et du pluralisme d’opinions dans les médias nationaux. Au Québec, l’information est à sens unique. Les points de vue sur ce qu’est le Québec, ce sont deux villes qui les monopolisent. Le reste n’a presque plus le droit de parole.

Pendant qu’on enlève les structures régionales de développement et de concertation dans la quasi indifférence nationale, on débat du nom d’un pont.

La colère gronde ici et le lien social québécois s’effrite."

Alain Bernier
Carleton-sur-Mer

17 commentaires

Denis Gagnon a écrit le 19 novembre 2014

Ce sont des vérités que je voulais dire mais dont je ne trouvais pas les mots pour les transmettre. Il y a de cela quelques jours j'ai cessé de prendre mon journal auquel j'étais attaché depuis plus de cinquante ans (54 pour être exact), de camelot que j'étais pour ensuite en être un lecteur assidu durant toutes ces années. Ce quotidien qu'est le Soleil à décidé de couper les liens avec ses journalistes dans l'Est (chez-nous). J'invite donc tous les lecteurs de l'Est de faire comme moi, peut-être ne sommes-nous pas nombreux, mais si tous nous le faisons, peut-être que le national en parlerait! Si Graffici ne veut ou ne peut publier mon commentaire, SVP m'en faire part et je trouverai une autre plateforme , merci.

Médor Doiron a écrit le 18 novembre 2014

Je crois que vous mettez le doigt sur un enjeu capital. La Gaspésie et les Ïles font parties d'une même nation, une nation qui ne serait pas une nation sans la Gaspésie et les Ïles. Notre différence, qu'elle soit économique, socioculturel, environnementale, géographique contribue grandement au Québec, et surtout aux villes de Montréal et de Québec. Je suis heureux que monsieur Bernier dénonce le nombrilisme de Montréal et de Québec.

Geneviève Braconnier a écrit le 18 novembre 2014

Bien dit Alain Bernier! Je partage votre opinion comme de nombreux Gaspésiens! Je sens une mobilisation populaire! C'est avec des gens d'action comme vous, qui s'expriment haut et fort que nous ferons avancer notre cause! Encore bravo!

Emmanuelle a écrit le 18 novembre 2014

Je crois que c'est une opinion que nous partageons tous, gens de la Gaspésie. Je suis persuadée que bien d’autres habitants des régions éloignées entérineraient ce message s’ils le connaissaient. Nous ne sommes pas très loin du temps des Robin.

Nadia de Pabos a écrit le 18 novembre 2014

Belle et sincère lettre, vous dites tout haut ce que nous pensons tout bas. Maintenant il est temps d'en venir à l'action, nous ne devons pas nous laisser avaler comme ça, il faut bouger et se faire entendre sans attendre. Merci !

Mélanie-Rose Cantin a écrit le 18 novembre 2014

Il est essentiel de partager ce que nous sommes et notre avenir. Vous qui occupez encore le territoire que nos ancêtres ont foulé merci de poursuivre votre lutte pacifique pour vous faire entendre, pour faire reconnaître la beauté unique de notre territoire partagé et tous les efforts qui vous ont précédé. Merci M. Bernier de rendre clair ce qui obscurcit.

Mélina boudreau Leblanc a écrit le 18 novembre 2014

Très belle lettre qui démontre une réalité quelque fois inconnu par plusieurs. Merci de mettre en mots les réactions que nous avons face à ces coupures dans nos médias régionaux.

Lison Leblanc a écrit le 18 novembre 2014

Merci Alain de cette belle réflexion! Tous ces grands décideurs peuvent bien enlever, couper, fermer, rétrograder, oublier etc. Nous avons un avantage sur eux; ils ne fermeront jamais nos idéologies gaspésiennes.

Francine Renaud a écrit le 17 novembre 2014

Je suis contente de vous l'entendre dire ou de vous lire car je pense la même chose en ce qui concerne les ïles. On n'en parle pas quand il fait beau, on en parle quand il y a une grosse tempête qui s'en vient. Et si il y a une grosse catastrophe, ils se font un devoir d'en parler et entre temps, rien, sécher on a rien à voir avec vous, c'est mon opinion

Dominic Bretom a écrit le 17 novembre 2014

Selon moi, la majorité de la population canadienne, québecoise, gaspésiens et autres ne vont lire que le titre d'un 'article ou meme que la page couverture du journal, et se réferé à la tété pour les détails . merci pour la profondeur de cette lettre M.Bernier.

Johanne Nadeau a écrit le 17 novembre 2014

Bravo Alain !

Pierre Sarrazin a écrit le 17 novembre 2014

Bravo de ce triste constat...Comment faire autrement. Es-ce que vos représentant gouvernemental font le relais?

andre gregoire a écrit le 17 novembre 2014

Nothing has changed in the Gaspesie since the Basque fishermen began their exploitation of the natural resources sometime around 1500 ad. No one cared for the local people then either. Now it is Quebec's turn to exploit this territory. It was a part of northern Acadia conquered by the armed economic expansion of the British Empire in 1760. The entire country was created to be exploited. Nothing has changed. Andre Gregoire

Anick Loisel a écrit le 17 novembre 2014

Ce qu'Alain nous vulgarise avec talent, beaucoup d'entre nous le ressentions depuis longtemps. Aujourd'hui, cette montréalisation de l'information devient une entrave à notre développement. Encore plus, elle creuse un fossé de plus en plus profond entre les grandes villes et les régions, fossé qui, à mon avis, fait l'affaire du gouvernement Couillard. Comment convaincre les médias nationaux d'offrir aux québécois une réelle couverture des enjeux de toutes les régions? Comme le disait Alain, la colère gronde. Mais tant qu'elle ne fera que gronder, les décideurs s'en laveront les mains. Serait-ce le temps de mordre? Beaucoup y pensent! Moi la première!

Jean Cormier a écrit le 17 novembre 2014

excellent résumé d'une situation qui justifiait la prise en main de nos intérêts. Tous ne sont pas de cet avis , ailleurs.

Nathalie a écrit le 17 novembre 2014

Toutes mes félicitations M.Bernier pour cette lettre.

René de Montigny, Caplan a écrit le 17 novembre 2014

Bravo, M.Bernier

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