Transport

LES INDUSTRIELS S’OPPOSENT À L’ENROCHEMENT DU QUAI DE CARLETON

Par Gilles Gagné, journaliste, graffici.ca
Des entreprises de la Baie-des-Chaleurs souhaitent que le quai de Carleton conserve sa polyvalence, notamment la possibilité de transbordement de marchandises.

Des entreprises de la Baie-des-Chaleurs souhaitent que le quai de Carleton conserve sa polyvalence, notamment la possibilité de transbordement de marchandises. Photo : Gilles Gagné

CARLETON-SUR-MER — Les utilisateurs commerciaux tentent de convaincre la Ville de Carleton d’opter pour la pale planche plutôt que pour l’enrochement du quai.

Ils ont entamé une démarche au cours des dernières semaines afin de faire valoir à l’administration municipale et à l’administration portuaire que le quai de pales planches doit être reconstruit, plutôt que remplacé par un enrochement sur sa partie extérieure.
 
Perte de 100 000 $ par année pour les camionneurs de la Baie

L’initiative est venue de Romain Berthelot, un camionneur artisan qui croit que la Baie-des-Chaleurs ne peut se permettre de perdre un outil de développement économique comme le quai. Il illustre ses dires en parlant du groupe qu’il connaît le mieux, les camionneurs.
 
« Seulement l’an passé, les deux bateaux qui ont déchargé du sel ont rapporté 100 000 $ aux camionneurs. On sait aussi que du bois aurait été déchargé au quai s’il avait été en meilleur état. C’est une importante source de revenus pour les camionneurs, ça sert les entreprises de la région et ça rapporte des revenus de quaiage », précise M. Berthelot.
 
Au cours des dernières semaines, Romain Berthelot a rencontré divers dirigeants d’entreprises de la Baie-des-Chaleurs, en plus de s’informer à propos des solutions de rechange pouvant remplacer Carleton si le quai est effectivement enroché.
 
« Sans prendre pour le moment un engagement à utiliser le quai à court terme, les utilisateurs potentiels veulent le garder comme outil. Il est là. Il y a un coût pour le réparer, autour de 15 M$, mais le projet d’enrochement coûte aussi cher. Il serait logique de refaire un quai de pales planches et de garder une utilisation commerciale. Quelques navires par année rapportent quelques dizaines de milliers de dollars en revenus de quaiage. Ça serait suffisant pour payer l’entretien du quai avec une protection cathodique », précise M. Berthelot.
 
Des alternatives?

Il a regardé les possibilités d’autres installations portuaires dans un rayon de 100 à 150 kilomètres, et il n’est pas rassuré par ce qu’il voit.
 
« La Ville de New Richmond vient d’avoir les résultats d’une étude sur le coût de réparation de son quai et on parle de dizaines de millions de dollars. Paspébiac est utilisable, mais le quai sera à réparer là aussi avant longtemps, et la profondeur d’eau est faible. Des bateaux de sel se déchargent à Carleton des fois parce qu’ils ne peuvent pas rentrer à Paspébiac à pleine charge. C’est plus profond à Carleton et c’est mieux protégé des vents », explique-t-il.
 
Le port néo-brunswickois de Belledune est souvent mentionné comme solution de rechange, mais Renaud Berthelot assure que la distance, près de 140 kilomètres de Carleton, constitue un désavantage considérable pour les entreprises gaspésiennes.
 
Utilisateurs potentiels

L’homme d’affaires Claude Lapointe, président de Construction LFG et copropriétaire de l’atelier d’usinage CFI Métal, deux entreprises de l‘arrondissement Saint-Omer, croit aussi qu’il serait néfaste de perdre un outil déjà en place.
 
« Je ne suis pas au courant de tous les développements qui pourraient arriver pour nos entreprises au moment où on se parle. Je ne peux pas dire aujourd’hui que je vais utiliser le quai en 2015, mais ça ne veut pas dire que je n’en aurai pas besoin dans deux ou dans trois ans. On se bat pour essayer d’avoir des contrats. Si on met de la pierre du côté commercial, on perdra la possibilité de transporter à partir de Carleton. On soumissionne régulièrement pour des travaux à l’île d’Anticosti, sur la Basse-Côte-Nord. Mon plan d’affaires peut changer dans deux ans. Ne pas pouvoir compter sur un quai proche peut changer le prix d’une soumission, et nous la faire perdre », explique M. Lapointe.
 
« Il y a une chose de sûre; le “moulin” de New Richmond ne reviendra pas, l’usine de Chandler non plus, et c’est la même chose pour la mine de Murdochville. Il faut garder les infrastructures qu’on a. Le quai, ce serait de valeur de le perdre. Il peut nous ouvrir des portes et on sait qu’une bonne protection cathodique peut durer 50 ans. L’autre chose, c’est qu’on s’en va en élections du côté fédéral. C’est une occasion d’avoir quelques millions de dollars pour le quai », analyse M. Lapointe.
 
Construction LFG a étendu ses activités considérablement depuis son entrée dans le secteur éolien. En 2012, la firme a embauché jusqu’à 940 personnes sur ses divers chantiers un peu partout au Québec. Sa masse salariale moyenne approche 35 M$ par an.
 
Le Groupe GDS a déjà utilisé le quai de Carleton pour prendre livraison de bois venant de l’île d’Anticosti et destiné à son usine de Pointe-à-la-Croix. En 2015 toutefois, les contraintes liées au déchargement de billes de bois découlant de l’état du quai ont convaincu la direction de GDS d’utiliser le quai de Dalhousie, au Nouveau-Brunswick.
 
« Si j’ai mes barges, je voudrais transporter 100 000 mètres cubes de bois entre Anticosti et Pointe-à-la-Croix », précise Robert Belzile, chef de la foresterie pour le Groupe GDS.
 
Les deux barges que veut utiliser le Groupe GDS ont une capacité de 4000 et 6500 mètres cubes de bois. Il faudra conséquemment une vingtaine de voyages pour livrer ce bois. Les revenus de quaiage devraient dépasser 200 000 $ pour Dalhousie uniquement pour ce trafic.
 
La Ville demeure sur ses positions

Le directeur général de la Ville de Carleton, Danick Boulay, a rencontré Romain Berthelot il y a quelques jours, avec des membres de l’Administration portuaire de Carleton. La rencontre n’a pas changé l’orientation de la Ville de Carleton.
 
M. Boulay assure que l’enrochement de la face extérieure du quai n’entraînera aucun entretien pour des décennies, ce qui n’oblige pas l’Administration portuaire à viser l’obtention d’importants revenus de quaiage.
 
« L’enrochement, c’est bon pour 75 à 100 ans. C’est clair. Ça ne peut pas bouger, c’est trop gros », assure-t-il.
 
La Ville de Carleton, ajoute-t-il, serait en train d’examiner des avenues pour dépanner d’éventuels utilisateurs commerciaux.
 
« Si CFI Métal veut expédier des pièces, un endroit où des barges avec grues pourraient travailler est sous étude. Si Habitations Mont-Carleton veut expédier des maisons, on va trouver une solution », dit-il. M. Boulay n’explique pas encore comment ce type de transbordement serait possible.
 
Il ajoute que des bancs en bois et des aménagements pour les pêcheurs sportifs rendront « meilleure pour le visuel » la portion enrochée.
 
Les coûts du projet favorisant l’enrochement sont toujours évalués à un intervalle de 15 à 20 M$.
 
Quant à l’avancement du projet, « on est à rencontrer des hauts fonctionnaires et approcher des ministres (…) En fin de printemps ou au début d’été, un nouveau programme pourrait voir le jour, pour la session des quais. L’enveloppe (du vieux programme) est à peu près vide », conclut M. Boulay.
 
Le projet actuel vise à sauver la face intérieure, ou sud-est du quai, pour les pêcheurs commerciaux, les mariculteurs et les plaisanciers. Les revenus de quaiage découlant de ces activités sont évalués à quelques milliers de dollars par an, selon l’Administration portuaire.

Envoyer un commentaire

Votre commentaire pourrait être modéré ou retiré s'il ne respecte pas notre politique de publication.