Carnet de parages

HIVERS

Par Marie-Christine Bernard, auteure et blogueuse, graffici.ca
Native de Carleton, Marie-Christine Bernard réside à Alma. Elle nous offrira, chaque deuxième samedi du mois,un récit bien senti issu de son CARNET DE PARAGES

Native de Carleton, Marie-Christine Bernard réside à Alma. Elle nous offrira, chaque deuxième samedi du mois,un récit bien senti issu de son CARNET DE PARAGES Photo : Gracieuseté

L’hiver nous tricotait un monde à nous.

L’été, la plage appartenait aux touristes, les champs aux vaches, la rue aux caravanes, le golf aux golfeurs, la cour aux parents et la nuit au sommeil. L’été nous le passions à rechercher les chemins écartés sur nos destriers à deux roues, ou à jouer à tag après souper. L’été la mer nous salait les joues et les cheveux, et nous l’aimions. Mais l’été au bout du compte, tout ce que nous avions vraiment à nous, c’était le temps. Puisque nous étions en vacances.

L’automne nous permettait bien de chiper quelques carottes, une ou deux pommes ici et là, mais il n’y avait pas encore de givre aux fenêtres, et gare au vieux bonhomme qui pouvait nous voir, et sortir nous poursuivre avec sa carabine chargée de gros sel. Le printemps sentait les promesses, le congé de Pâques et la grande marmite de coques sur le poêle, mais c’étaient là des affaires d’adultes: nous y assistions en observateurs, et si la joie nous rattrapait c’était plus par éclaboussures venues des rires et des miammiams des mononcles et des matantes que surgie véritablement de nos esprits d’enfants. Et puis, endimanchés comme nous l’étions, nos bras manquaient de latitude pour étreindre l’espace.

Mais l’univers qui devenait le nôtre, à partir du matin où nos bottes cassaient la glace fabriquée par la nuit sur les flaques d’eau, à partir du jour où la montagne se coiffait de blanc, ce que nous guettions avec excitation dès le mois d’octobre, cet univers-là n’avait plus de frontières. Les parents encabanés, les touristes disparus, la rue déserte, les vaches rentrées, le golf et la cour enneigés, le givre aux fenêtres: nous étions désormais les seuls propriétaires de l’univers. Même la nuit nous appartenait. Elle venait elle-même à notre rencontre, tout enluminée d’étoiles, juste après l’école, et nous pouvions enfin librement hurler à la lune comme les petits loups que nous étions. Nous rentrions dans une obscurité bienveillante, surfant sur les bancs de neige avec nos bottes de skidoo, coupant à travers derrière les maisons et ça ne dérangeait personne, parce qu’il n’y avait de clôtures nulle part et qu’il n’y avait plus de danger que nous piétinions les fleurs.

Certains matins une lumière d’une telle blancheur nous éveillait que nous sautions du lit pour courir à la fenêtre de la cuisine. La poudrerie était là. Le vent venait de loin sur la mer, poussait la neige folle depuis les banquises, en ramassait encore sur le Barachois, allait tourbillonner dans les coteaux et en ramenait d’autre, c’était un véritable bal sur la 132, les flocons dansaient le Reel du diable avant de s’affaler les uns sur les autres en d’infranchissables congères, un peu partout sur la route. Ces matins-là, ce que que nous allions vérifier en nous précipitant vers la fenêtre, ce n’était pourtant pas le spectacle du ballet endiablé des cristaux blancs, non. Ce que nos yeux anxieux cherchaient à travers la poudrerie, c’était le clocher de l’église. Entre chez nous et celle-ci, il y avait quoi… cinq minutes à pied? C’est dire si son clocher était visible de nos fenêtres. Alors si nous ne le voyions pas, cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose. Le temps était trop mauvais, et il n’y avait pas d’école.

Ces journées-là, j’allais trouver ma cousine, à deux maisons de chez nous. J’entrais sans frapper alors, et tandis que je secouais ma tuque sur le tapis, ma tante Pearl me saluait en brassant un grand chaudron de soupe: sur la 132 devant chez elle, pour je ne sais quelles raisons topographiques, se formait inévitablement une congère où des imprudents restaient pris. Immanquablement, quelqu’un viendrait cogner à la porte le soir venu, transi après avoir tenté vainement de dégager sa voiture, pour demander de l’aide. Tandis que mon oncle et son grand fils iraient pelleter, le pauvre naufragé de la neige pourrait se réchauffer un peu le coeur avec un bol de soupe aux barleys. Ma tante Pearl vérifiait que nous étions bien emmitouflées, deux paires de mitaines, les bas de laine dans les bottes et le foulard bien serré autour de la tête, et nous partions, traînant nos tobaganes et quelques copains cueillis au passage, vers le golf.

Là, nous nous frayions un chemin, comme avançant dans la mer, vers notre Eldorado d’hiver. Le Trou du renard. Je n’ai jamais su pourquoi nous l’appelions ainsi. Y avait-il eu, un jour, une renarde assez imprudente pour aller faire ses petits en plein terrain de golf? Ou simplement on en avait aperçu un frôlant les buissons? On n’en savait rien, nous. De toute façon, le Trou du renard, c’était l’hiver qu’on y allait. Il s’agissait d’une espèce de cirque naturel, relativement à l’abri du vent, qui nous fournissait une variété de pentes où glisser. Nous fabriquions des steps de différentes hauteurs et, à dos de tobaganes, de trois-skis et de Crazy carpet, nous transformions, le temps d’une après-midi, le terrain de golf en arène de rodéo. Nous rentrions trempés, le visage écarlate, de la morve gelée plein nos foulards, les pieds brûlants de cette douleur unique qui hante les membres qui dégèlent. Heureux d’avoir étreint l’univers.

Le Barachois aussi nous appartenait, l’hiver. Parce que, autrement, le Barachois… Puisque la beauté du paysage à cet âge ne nous apparaissait guère, cette étendue saumâtre prise entre deux bancs de sable ne constituait pour nous que de l’eau dans laquelle nous ne pouvions pas nous baigner, parce que le fond était plein d’une vase dont la nature ne nous disait rien de bon, même si ce n’était pas très profond. Mais l’hiver, c’était autre chose. Fin janvier, il arrivait que le vent chasse assez de neige pour découvrir une glace qui, si sa surface présentait de sérieuses lacunes côté uniformité, nous offrait des perspectives de patinage qu’aucune aréna n’aurait pu nous fournir. Les jours de bise, avec nos trois tours de foulard autour de la tête, nous nous lancions à l’assaut du Barachois, face au vent, et nous patinions le plus loin que la surface quelque peu crevassée nous le permettait. Puis nous nous retournions et, bras écartés, le dos raide, nous laissions le vent d’ouest nous ramener vers le rivage, non sans nous faire malmener par les poches d’air dans la glace, sur lesquelles nous trébuchions plus ou moins souvent. Il arrivait aussi qu’une surface trop mince nous joue des tours et que l’un de nous se retrouve les pieds dans l’eau… mais il n’y avait pas de danger, c’était si peu profond. Nous en étions quittes pour ramener le malheureux vers la maison la plus proche où nous dégèlerions en jouant à autre chose.

L’hiver, il n’y avait plus de zones interdites. Là où les mères faisaient l’été pousser toutes sortes de choses trop fragiles pour notre exubérance, nous pouvions maintenant construire des forts, creuser des tunnels, rouler des corps de bonshommes de neige, faire apparaître des anges et déclarer la guerre aux petits voisins. Certains toits d’appentis devenaient accessibles et se transformaient en tremplins d’où nous plongions sur des matelas de neige. Le givre aux fenêtres dissimulait nos petits mauvais coups. Nous nous mouchions dans nos manches ou simplement passions nos langues sous le nez pour ramasser le surplus gluant et salé, et personne n’était là pour nous ramener à l’ordre. L’hiver nous étions libres et dehors, et l’univers entier nous appartenait.

(c) Marie Christine Bernard 2015

Note sur l'auteure:

Marie-CHristine Bernard est native de Carleton et habite aujourd'hui à Alma ou elle se dédie à son art, l'écriture, en plus d'y enseigner la littérature au collège de l'endroit.
Primée plusieurs fois pour ses écrits, Marie Christine Bernard voit ces jours-ci parraître son 9e livre en plus d'avoir contribué à plusieurs oeuvres collectives.

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