Éditorial

Le folklore imposé

Par Gilles Gagné, éditorialiste, graffici.ca
Combien de journalistes ou documentaristes basés en Gaspésie se font demander de montrer des cordes à linge dans leurs reportages, pour perpétuer l’image « de pauvreté d’une population qui n’a pas beaucoup de sécheuses »?

Combien de journalistes ou documentaristes basés en Gaspésie se font demander de montrer des cordes à linge dans leurs reportages, pour perpétuer l’image « de pauvreté d’une population qui n’a pas beaucoup de sécheuses »? Photo : Geneviève Gélinas

CARLETON-SUR-MER, septembre 2017 – Il est assez ardu de suivre l’évolution de l’image que se font les urbains des Gaspésiens ou des résidents des autres régions rurales du Québec. S’il faut toutefois se fier aux échos qui émanent régulièrement des émissions de Montréal et de Québec, nous avons encore du travail à faire pour qu’une représentation juste de ce que nous sommes soit diffusée.

Dernièrement, des gens dela Baiedes Chaleurs se sont fait demander par des recherchistes de Radio-Canada à Montréal de leur trouver un Micmac qui accepterait de jouer torse nu le rôle d’un autochtone accueillant Jacques Cartier en 1534. Il est difficile de faire pire comme cliché.

Pour la même émission, il fallait aussi trouver des costumes traditionnels acadiens pour représenter le peuplement dela Baiedes Chaleurs après la déportation de 1755.

On veut bien comprendre qu’il peut être attachant dans une émission de divertissement de mettre en lumière certains éléments historiques d’une région, mais encore faudrait-il qu’ils soient historiques justement, ces éléments, donc un tant soit peu branchés sur la réalité.

La Gaspésie des cordes à linge

Combien de journalistes ou documentaristes basés en Gaspésie se font demander, voire imposer, année après année, de montrer des cordes à linge dans leurs reportages, pour perpétuer l’image « de pauvreté d’une population qui n’a pas beaucoup de sécheuses »?

Combien de ces mêmes journalistes et documentaristes se font refuser des angles de reportage parce qu’ils ne coïncident pas avec la représentation que les urbains se font de nous?

Quand les journalistes régionaux ne proposent pas ce que les urbains veulent, les grands réseaux dépêchent leurs propres équipes, pas souvent avec de bons résultats.

Il y a une douzaine d’années, une émission de Radio-Canada diffusée à une heure de grande écoute en avant-midi avait fait l’ultime effort de se pencher sur des solutions pouvant potentiellement sortir les régions de leur situation économique peu enviable. Qui avait-on invité pour en parler? L’économiste Pierre Fortin, sous prétexte qu’il avait un chalet à Rivière-du-Loup, et qu’il devait connaître ça, les régions, lui!

Bien qu’économiste compétent et reconnu comme intègre, M. Fortin, après avoir présenté un diagnostic potable, avait maladroitement bafouillé des propos peu cohérents quand l’animatrice lui avait demandé de suggérer des voies prometteuses. Il était visiblement en panne d’inspiration, et de connaissances des enjeux régionaux. Pourquoi l’avoir invité alors?

Même le réputé Michel Nadeau, directeur général de l’Institut de la gouvernance, n’a pu s’empêcher durant l’hiver de donner dans l’excès de raccourci en ondes lors de sa tribune du samedi matin à Radio-Canada en résumant la situation économique des Maritimes au fait que « les pêches sont en chute libre », alors que là comme en Gaspésie, elles vont très bien.

Pour bien des urbains, nous sommes presque tous de pauvres pêcheurs de morue, comme tout le monde le sait. Nous sommes en outre apparemment dépourvus de gens pouvant expliquer les réalités régionales. Qui sait en ville que les pêches commerciales vivent une période faste depuis au moins quatre ans, bien que la morue ne soit pas encore revenue en abondance?

Les urbains n’ont bien sûr pas tous l’esprit obtus. Proférer ce type d’affirmation reviendrait à folkloriser leur réalité comme nous déplorons que certains montréalo-centristes et québéco-centristes le fassent pour la nôtre.

Distorsion chez les médias publics

La situation est minée inutilement par le rôle important que jouent souvent des médias publics comme Radio-Canada et Télé-Québec dans la propagation de distorsions régionales, alors qu’elles ont des équipes sur le terrain pour non seulement produire, mais bien orienter les angles de reportage ou d’émissions. Encore faut-il que ces équipes régionales soient écoutées.

Ces diffuseurs publics devraient pourtant augmenter d’un cran leur intérêt par rapport aux régions. C’est non seulement dans leur mandat, mais c’est une responsabilité éthique, compte tenu du poids démographique des régions. Ce poids diminue, mais il est plusieurs fois plus élevé que la part des nouvelles ou des reportages d’affaires publiques parlant des régions dites rurales.

On aimerait aussi que tous les diffuseurs électroniques privés fassent preuve de rigueur et qu’ils aillent au fond des choses. Ceux qui utilisent les ondes oublient souvent que ces ondes sont publiques. Malgré les immenses possibilités de recherche qu’offre l’internet, la tendance est malheureusement à la superficialité. C’est tellement moins compliqué pour les neurones.

Serait-il d’autre part si compliqué de mettre en relief des éléments présentant la modernité des régions rurales, modernité bien réelle tant au plan des mentalités que de l’utilisation des technologies?

1 % de l’espace médiatique

De récentes études révèlent que la part des nouvelles émanant des régions ou présentant leur réalité n’occupe qu’environ 1 % de l’espace médiatique. C’est bien moins qu’il y a 25 ans. S’il faut en plus que cette réalité passe par le prisme des décideurs de Montréal, on comprend un peu mieux pourquoi nos gouvernants prennent des décisions débranchées des réalités.

Dans ce bourbier, il peut être tentant d’abdiquer et de se dire qu’il sera impossible de renverser les distorsions imposées par plusieurs grands médias. L’abdication n’est toutefois pas une politique valable d’information régionale. L’ouvrage de sensibilisation reste énorme, mais avons-nous le choix de continuer dans cette voie?

-30-

2 commentaires

Marie L. a écrit le 22 septembre 2017

J'habite Montréal. Mes voisins de gauche (2 avocats) et mes voisins de droite (2 réalisateurs de télévision) et moi, nous étendons 8 mois/année notre lavage sur nos cordes à linge respectives. Nos locataires aussi. En fait, nos 3 immeubles sont "grayés" de 10 cordes à linge en tout et elles se remplissent plusieurs fois par semaine. Nous ne sommes pas pauvres... et nous ne pourrions pas nous en passer. C'est quoi ce complexe de croire que des cordes à linge en Gaspésie seraient une vitrine de la pauvreté ? Merci.

Marie L. a écrit le 22 septembre 2017

J'habite Montréal. Mes voisins de gauche (2 avocats) et mes voisins de droite (2 réalisateurs de télévision) et moi, nous étendons 8 mois/année notre lavage sur nos cordes à linge respectives. Nos locataires aussi. En fait, nos 3 immeubles sont "grayés" de 10 cordes à linge en tout et elles se remplissent plusieurs fois par semaine. Nous ne sommes pas pauvres... et nous ne pourrions pas nous en passer. C'est quoi ce complexe de croire que des cordes à linge en Gaspésie seraient une vitrine de la pauvreté ? Merci.

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