NOTRE MONDE

Dire une chose et faire le contraire

Par Robert Arsenault, blogueur, graffici.ca
Robert Arsenault est un intervenant social à la retraite.

Robert Arsenault est un intervenant social à la retraite. Photo : Offerte par l’auteur

BONAVENTURE, novembre 2017 – Notre blogueur Robert Arsenault dénonce la réforme de l’aide sociale prônée par  le ministre François Blais. Les pénalités qui seraient imposées aux prestataires qui refusent de participer à un plan d’intégration à l’emploi sont contreproductives, dit-il. Il n’est pas le seul à le dire : le ministre l’explique lui-même dans un livre qu’il a écrit en 2001, rappelle notre blogueur.

Dans l’édition du Devoir du 20 septembre dernier, un article fort intéressant est présenté aux lecteurs au sujet de la réforme de l’aide sociale du ministre François Blais et des coûts en découlant pour la santé publique,  coûts dénoncés  dans un mémoire présenté au gouvernement Couillard par des directeurs de santé publique de Montréal et de la Montérégie. Ces personnes y  demandent au gouvernement « de faire marche arrière dans son projet de règlements présentement à l’étude ». L’intention des signataires de ce mémoire, souligne l’article, était de tirer « la sonnette d’alarme » sur les risques pour la santé publique des pénalités imposées par règlements aux prestataires d’aide sociale ne voulant pas participer au plan d’intégration à l’emploi prévu dans le projet de loi 70, adopté à l’Assemblée Nationale  en novembre dernier. L’article souligne en plus, toujours selon le mémoire, que  « l’évaluation de programmes similaires aux États-Unis  et ailleurs dans le monde a fait état  d’une réussite partielle et mitigée ».

Ainsi, ce plan d’intégration du nom d’Objectif Emploi, piloté par le ministre François Blais, prévoit qu’à défaut de respecter ses obligations de participer à ce programme, « le ministre peut réduire […] par règlement, […] le montant de la prestation » (projet de loi 70, Assemblée Nationale. Art. 83.10.) Selon les informations contenues dans le mémoire des directeurs de la Santé publique,  les coupures envisagées feraient passer le chèque d’une personne seule de 628 $ à 404 $ mensuellement. D’où la crainte exprimée d’augmentation de l’itinérance et de l’extrême pauvreté pour « les plus démunis d’entre les démunis ». Sachant qu’au Québec, le loyer moyen (chiffres de 2016, FRAPRU- Front d’action populaire en réaménagement urbain) est maintenant de 712 $ par mois, il y a de quoi s’inquiéter grandement.

À la lumière de ces informations, nous sommes en droit de nous demander comment une personne aussi bien informée peut en arriver à affirmer une chose en un temps et son contraire en autre temps. Je ne parle évidemment pas ici des directeurs de la Santé publique  qui sont en droit et ont le devoir de  tirer la sonnette d’alarme devant cette situation inquiétante, mais du ministre Blais qui, lorsqu’il était universitaire, disait tout à fait le contraire de ce qu’il professe  et traduit dans une loi et ses règlements aujourd’hui.

En effet, dans un livre sur la question, il  explique clairement  sa pensée. (François Blais, Un revenu garanti pour tous, Boréal, 2001). Dans un chapitre intitulé « Combattre la trappe du chômage  en évitant le recours au workfare », politique qui a recours à des mesures de travail obligatoire avec légères compensations comme conditions pour avoir droit à l’aide sociale, François Blais dénonce ces mesures qu’il qualifie de « coûteuses et inefficaces du point de vue de la réinsertion sociale ». Et il poursuit :  « … de telles mesures provoquent des injustices graves en mettant à la disposition d’employeurs une main-d’œuvre soumise, bon marché et dépourvue de droits minimaux que l’on accorde normalement aux autres travailleurs. » Parlant des « workhouses » de l’Angleterre du 19e siècle, qu’il dit être « devenus des lieux de recrutement et d’exploitation des pauvres », il conclut son paragraphe  en se demandant : « Ne sommes-nous pas en train de commettre les mêmes erreurs et les mêmes injustices près de deux siècles plus tard? »

Pourtant, il semble bien que ce soit le cas, et sous sa gouverne en plus.

Il disait même dans son bouquin qu’il « faudrait faire suivre le revenu minimum garanti de l’adjectif inconditionnel » (p. 27). Ce n’est pas ce que nous voyons dans sa politique.

Cette loi a fait l’objet de nombreuses critiques dont celles principalement du Collectif  pour un Québec sans pauvreté qui, dans un communiqué, dénonce les intentions  du ministre Blais en ces termes : « Contrairement à ce que peut croire le ministre, les  menaces et les pénalités ne fonctionnent pas. Elle ne feront pas sortir les personnes de la pauvreté ». Dans ce même communiqué, le collectif souligne particulièrement  la dénonciation des mesures du ministre Blais par « 280 professeurEs et chargéEs de cours universitaires  de partout au Québec pour qui, "le message du ministre est clair : conservez  vos emplois de misère, quoi qu’il arrive [… ]. Les ménages déjà bénéficiaires de l’aide sociale seront abandonnés à leur sort de prestataires, alors que celles et ceux qui se présenteront à la porte de l’aide de dernier recours devront se contenter d’une survie de petit boulot, laquelle sera agrémentée pour une période transitoire, d’une allocation de participation" ».

Il faut savoir ici que cette mesure considérée comme punitive a son revers, en une compensation financière ou allocation de participation (fixée par règlements)  et un accompagnement dans le processus. Ce qui est dénoncé particulièrement dans ce dossier, ce sont les coupures au chèque d’aide sociale à défaut de participer à la démarche, considérées comme contreproductives par ses détracteurs. Bien sûr, il m’apparaît évident que nous ne pouvons qu’applaudir aux  mesures d’accompagnement prévues par le ministre, mais c’est sa contrepartie « punitive » qui fait problème.  Nous sommes ici, à nouveau, devant la bonne vieille méthode de la carotte et du bâton dont on clame très fort — le ministre Blais particulièrement, dans son bouquin de 210 pages – les défauts et la non efficience historique.

Parvenir à faire sortir les personnes les plus vulnérables du cycle de la pauvreté n’est pas chose simple, nous en convenons, mais il est clair que leur couper les vivres pour les forcer à s’intégrer à une démarche d’emploi ne va pas dans cette direction. Et cela, le ministre Blais le sait très bien, quoi qu’il en dise pour se justifier (lire son texte dans le Devoir du jeudi 12 septembre).

Comment peut-on marcher sur ses convictions, cela pour se conformer à une idéologie dont les revers se traduisant en inégalités sociales et en marginalisation des plus pauvres ne cessent d’être démontrés?

Allez savoir…

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Note sur l'auteur
Actuellement à la retraite, M. Arsenault détient une Maîtrise en travail social.

Il a travaillé au CSSS Baie-des-Chaleurs, particulièrement au suivi dans la communauté de personnes atteintes de maladies mentales et au développement de ressources s'adressant à ces personnes.
Toujours actif, il est notamment impliqué sur le plan communautaire au niveau du logement social avec le Groupe Ressource en Logement Collectif Gaspésie-les-Îles dont il préside le conseil d'administration. 

 

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