Éditorial

LE DERNIER SOUCI DE L'ÉTAT COUILLARD

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Les travailleurs forestiers de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, réunis à New Richmond le 8 mai, s'opposent avec véhémence aux coupes budgétaires appliquées au Programme de création d'emplois en forêt.

Les travailleurs forestiers de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent, réunis à New Richmond le 8 mai, s'opposent avec véhémence aux coupes budgétaires appliquées au Programme de création d'emplois en forêt. Photo : Gilles Gagné

CARLETON-SUR-MER — Si des gens doutaient encore de la volonté du gouvernement libéral de Philippe Couillard de casser les régions comme la Gaspésie, l’abolition des commissions jeunesse et les coupes en aménagement forestier devraient maintenant les convaincre que le développement régional est le dernier souci de ce régime politique.

La performance d’un gouvernement se mesure notamment à sa façon de traiter les plus vulnérables de la société. Bien qu’il existe plus vulnérable que les jeunes et les travailleurs sylvicoles, ces deux groupes entrent néanmoins dans la classe des citoyens n’ayant pas besoin de difficultés supplémentaires.

Il y a 25 ans, il était « normal » pour les jeunes de s’établir en ville, non seulement pour leurs études supérieures, mais pour leur vie professionnelle. Bien des gens déploraient cet état de fait, mais peu d’entre eux s’attaquaient à la source du problème.

Les organismes Place aux jeunes et la Commission jeunesse de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine ont eu le courage de le faire, avec des résultats suffisamment bons pour qu’ils fassent école au Québec. En 2015, il est normal qu’un jeune se fasse demander s’il reviendra dans la région, et qu’on lui demande pourquoi il n’envisage pas cette possibilité, si c’est le cas.

Ce renversement, même si on aimerait bien que la Gaspésie rapatrie davantage de jeunes, découle en grande partie du travail de la Commission jeunesse. Et voilà qu’on les abolit toutes!

Pourquoi cette politique de table rase ?
Est-ce seulement le fruit d’une « vision » comptable à court terme, comme les mesures qui ont conduit à l’abolition des conférences régionales des élus (CRÉ) et de la plupart des Centres locaux de développement (CLD)?

Les coupes vont tellement loin dans les régions qu’il est permis de se demander si l’État québécois n’a pas décidé de les vider pour parer l’éventuel manque de main d’oeuvre à Montréal et à Québec. Le gouvernement Couillard, aussi à droite que Stephen Harper au niveau fédéral, revient à la mentalité arriérée de 1970 du rapport Higgins Martin Raynauld, où les régions comme la Gaspésie sont considérées comme des bassins de main-d’oeuvre à la disposition des centres urbains, les « pôles moteurs ».

Pourtant, c’est ce modèle qui a échoué lamentablement depuis 45 ans, qui a produit "deux Québec dans un". D'une part, un Québec urbain (en gros, Québec, Laval et Montréal), infiniment mieux pourvu en ressources et en services que le reste du territoire. Et d'autre part, les régions, qui se battent pour conserver le peu qu'elles ont au lieu de mobiliser leurs énergies à progresser.

Contrairement à la croyance répandue en ville, les régions ne vivent pas aux crochets du monde urbain. Le modèle de pôles moteurs n’a pas produit la prospérité pour tous. Il y a de la richesse à Montréal, mais elle est mal répartie. Et couper dans les ressources des régions pour les concentrer dans la métropole ne réglera pas ses problèmes.

Il y a des solutions spécifiques au milieu urbain, comme il y a des solutions particulières à la ruralité. Ces deux réalités doivent se retrouver dans un Québec « moderne », un mot difficile à justifier actuellement alors que ses dirigeants veulent nous mener dans un sentier déjà emprunté et parsemé de pièges.

Il faut tendre à éliminer les disparités des deux Québec pour qu’ils avancent, ensemble, plus rapidement. Toutes proportions gardées, les régions paient présentement bien plus cher l’austérité du gouvernement Couillard que les centresurbains.

Le présent redressement des finances publiques est à ce point draconien qu’il menace l’activité économique. Le ralentissement qu’il produira incitera l’État à couper de nouveau, parce qu’il aura perdu des revenus de taxes, entraînant une spirale descendante dont l’issue est fort incertaine.

En supposant qu’il faille vraiment couper, pourquoi abolir tant d’organismes régionaux, plutôt que d’imposer à tout le monde des coupes « équitables » ? Comment expliquer l’abolition pure et simple d’un Programme de création d’emplois en forêt, une somme de 7 M$ pour le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, alors qu’il aurait pu écoper une perte de 5 % ou 10 %, mais subsister?

Lors de la campagne électorale de 2011, Stephen Harper a négligé le Québec, pariant que le Parti conservateur pourrait former un gouvernement majoritaire sans la belle province. Il a gagné ce pari.

À voir aller le gouvernement Couillard, il est permis de se demander s’il n’a pas fait le pari qu’il pourra gagner une autre élection majoritaire sans les régions, en 2018.

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