La colonie de Grande-Vallée : un modèle pour le Québec d’aujourd’hui?

Par Geneviève Gélinas, journaliste, graffici.ca
Lors du lancement à Grande-Vallée, l’auteur Roméo Bouchard a discuté avec Thérèse Drouin, dont le portrait, croqué 82 ans plus tôt, orne la couverture du livre.

Lors du lancement à Grande-Vallée, l’auteur Roméo Bouchard a discuté avec Thérèse Drouin, dont le portrait, croqué 82 ans plus tôt, orne la couverture du livre. Photo : Geneviève Gélinas

La colonie de Grande-Vallée, fondée à la fin des années 30, est le modèle à suivre pour compléter la libération économique du Québec, croit Roméo Bouchard. Le fondateur de l’Union paysanne défend cette thèse dans La reconquête du Québec – Esdras Minville et le modèle gaspésien, lancé vendredi à Grande-Vallée.

Esdras Minville est né et a grandi à Grande-Vallée avant de devenir économiste, puis le premier directeur francophone de l’École des Hautes Études commerciales. Dans les années 30, il développe le projet de coloniser l’arrière-pays de Grande-Vallée.

Cette colonie, unique, n’a rien à voir avec les dizaines d’autres fondées pendant la crise, insiste M. Bouchard. À Grande-Vallée, le gouvernement du Québec récupère le territoire de la Brown Corporation (par un échange) et concède les droits de coupe aux colons organisés en coopérative.

Ils continuent à pêcher et à cultiver, mais la forêt devient leur principal gagne-pain. «La coopérative concédait les droits de coupe aux familles en fonction du nombre d’enfants, explique M. Bouchard. Les gens vendaient ensuite le bois aux papetières et aux moulins à scie.»

Chroniques d’un «colon»

Jean-Claude Côté, un résidant de Grande-Vallée, signe cinq chroniques au fil du livre. Il avait huit mois en 1938, quand ses parents déménagent les premiers dans la vallée. «Dans les années 30, c’était la dèche à Grande-Vallée, dit-il. La colonie a amélioré le sort de tout le monde. Mes parents étaient des pêcheurs; ils sont devenus des agroforestiers.»

«On a créé une économie basée sur les ressources locales, sans aucun investissement extérieur, résume M. Bouchard. Ce modèle aurait pu être utilisé à grande échelle pour permettre aux Québécois de se réapproprier leurs ressources naturelles», croit-il.

Un modèle «tassé»

Le modèle d’Esdras Minville a été «tassé» au profit d’un modèle centralisé à Québec, où l’on confie les ressources à des compagnies, affirme M. Bouchard. «Aujourd’hui encore, le Plan Nord et les parcs éoliens, c’est exactement ça», ajoute-t-il.

Il n’est pas trop tard, selon l’auteur, pour revenir au «modèle d’Esdras». «Certaines ressources comme les forêts sont renouvelables, et on est en plein débat sur les mines. Il faut un réveil.» M. Bouchard appelle les communautés à se prendre en mains, et le gouvernement, à cesser de se substituer à elles.

La colonie de Grande-Vallée n’est pas restée un modèle longtemps. Dans les années 50, elle a été «vidée de ses forces vives», affirme M. Côté, par le boum minier de Murdochville. «C’était plus facile d’avoir un salaire assuré le vendredi que de travailler la terre», convient-il.

La mine est désormais fermée, et son environnement, altéré, fait remarquer M. Côté. Aujourd’hui, la firme Exploration Orbite projette d’exploiter l’alumine de l’arrière-pays de Grande-Vallée. M. Côté ne dit pas non au projet «mais il y a peut-être moyen de faire une exploitation qui respecte l’écologie.»

82 ans plus tard…

Sur la couverture de l’ouvrage, on peut voir une photo de Thérèse Drouin, la première maîtresse d’école de la colonie, en train de jouer de l’harmonica en plein air.

Mme Drouin, présente au lancement, avait 17 ans lors de la photo; elle en aura bientôt 90. Elle se rappelle du moment. «Les gens faisaient des abattis [amas de branches qui résulte du défrichement], qu’ils faisaient brûler tous les jours. Les enfants tournaient autour du feu en chantant, et moi, je jouais de la musique.»

La reconquête du Québec est publié aux éditions Écosociété.

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