Agriculture, pêcheries et alimentation, Développement économique et exportation

Caviar de lompe : une percée vers l’élevage

Par Geneviève Gélinas, journaliste, graffici.ca
Tony Grenier, technicien aquacole et Marie-Hélène Fournier, professeure-chercheuse, montrent l’une des premières lompes nées en élevage à Grande-Rivière.

Tony Grenier, technicien aquacole et Marie-Hélène Fournier, professeure-chercheuse, montrent l’une des premières lompes nées en élevage à Grande-Rivière. Photo : Geneviève Gélinas

GRANDE-RIVIÈRE – Des chercheurs de Grande-Rivière ont réussi à élever en bassins de la lompe, un poisson pêché pour ses œufs, vendus comme caviar.

Cette percée pourrait permettre au seul transformateur canadien d’œufs de lompe, Caviar Emerance de Paspébiac, de sécuriser ses approvisionnements et de développer ses marchés.

Dans les installations de Merinov à Grande-Rivière, des chercheurs bichonnent de jeunes lompes d’à peine un centimètre et demi. Ce sont les petits-enfants de poissons sauvages prélevés vivants dans les eaux de la Basse-Côte-Nord et de la Gaspésie en 2011. À l’époque, les chercheurs ne savaient pas s’ils arriveraient à les reproduire en captivité.

« On partait de zéro. On n’avait aucune littérature sur l’élevage de la lompe, indique Marie-Hélène Fournier, professeure-chercheuse à l’École des pêches et de l’aquaculture du Québec. On a eu la chance de notre côté, poursuit-elle. On a trouvé une masse d’œufs fécondés au fond du bassin. » La première génération de lompes d’élevage était née.

Un premier cycle d’élevage

« Ces poissons ont connu une bonne croissance et ont montré des signes de maturation vers un an et demi », rapporte Mme Fournier. À force de manipulations, les chercheurs ont réussi à extraire les œufs des femelles et la laitance des mâles, puis à produire des rejetons pour ainsi compléter un premier cycle d’élevage.

La lompe porte le surnom de « poule d’eau ». Traditionnellement, les Gaspésiens mangent la chair du mâle, mais pas celle de la femelle, jugée trop gélatineuse. La valeur des femelles se trouve plutôt dans leurs œufs : en période de ponte, ils représentent 25 % à 50 % du poids de la lompe.

Le caviar « de l’homme de la rue »

« Le caviar de lompe, c’est le caviar de l’homme de la rue. En Europe de l’Est, les gens en mangent depuis 75 ans », décrit Dennis Murray, copropriétaire de Caviar Emerance de Paspébiac, le seul transformateur d’œufs de lompe au Canada. Son caviar se détaille entre 7 $ et 10 $ pour 50 g, soit 10 fois moins cher que le véritable caviar, celui d’esturgeon.

M. Murray achète entre 2100 kg et 2600 kg par an d’œufs de lompe à Terre-Neuve et sur la Basse-Côte-Nord. Là-bas, les œufs sont mis en baril, tandis que la carcasse du poisson est rejetée à l’eau. En Gaspésie, Caviar Emerance dessale les œufs, les colore en rouge ou en noir et ajoute des ingrédients pour améliorer leur apparence et leur conservation. Cinq employés de Produits marins Saint-Godefroi remplissent des petits pots de caviar à la cuiller pour ne pas l’abîmer, pendant une trentaine de jours de travail répartis sur l’année.

La lompe sauvage vulnérable

M. Murray craint un effondrement des stocks de lompe. Le dernier rapport de Pêches et Océans Canada sur cette espèce, en 2011, qualifiait la ressource de « très faible et probablement surexploitée ». Les quantités pêchées dans le golfe du Saint-Laurent sont passées de 264 tonnes en 2005 à 36 tonnes en 2010.

Avec un élevage de lompe en bassin, sur la terre ferme, « je sécuriserais mes approvisionnements », indique M. Murray, qui souhaite commercialiser la chair en plus du caviar. « J’ai déjà de la demande en Allemagne pour les œufs et en Chine pour la chair », dit-il. L’industrie d’élevage du saumon en mer lorgne aussi du côté de la lompe comme poisson nettoyeur, une avenue à développer selon M. Murray. « La poule d’eau va sur le dos des saumons et mange les poux de mer [des parasites qui les rendent vulnérables] », explique-t-il.

Des études supplémentaires

Les chercheurs de Grande-Rivière mèneront une étude pour savoir si l’élevage de la lompe serait rentable commercialement. Ils vérifieront aussi s’il est possible de produire seulement des femelles (et donc davantage d’œufs) en ajoutant une hormone féminisante à la nourriture des larves de lompe, ni mâles ni femelles à ce stade.

1 commentaire

Jean-François Samuel a écrit le 8 octobre 2013

En espérant que ça puisse fonctionner à grande échelle. Bonne chance!

Envoyer un commentaire

Votre commentaire pourrait être modéré ou retiré s'il ne respecte pas notre politique de publication.