En ce vendredi après-midi, les employés de l’Institut français, un Centre culturel situé en plein centre-ville de Dakar, décident soudainement de fermer toutes les portes. Par mesure de sécurité, il est interdit aux ressortissants français, aux étudiants et aux autres personnes qui s’y trouvent de sortir. Nous nous retrouvons encabanés pendant quelques heures, condamnés à analyser à l’aveugle les sons inquiétants d’une manifestation qui se déroule à quelques mètres de nous et qui, de toute évidence, tourne mal. J’en profite pour faire quelques synthèses.
Après une accalmie de quelques jours, les affrontements entre l’opposition et les forces de l’ordre se sont renouvelés, avec une intensité nouvelle. À neuf jours des élections, la routine insoluble de la confrontation policière, comme un rituel indépassable, va en s’intensifiant.
J’ai beau concentrer, dans mes jugements, toute l’impartialité de l’observateur étranger que je suis, j’ai beau convoquer toutes les nuances possibles, toutes ces précautions ne suffisent pas à dissoudre la sévérité du constat : dans sa répression des mouvements de contestation, dans sa façon d’interdire et de réprimer tout rassemblement et toute manifestation, dans ses stratégies d’arrestation qui empêchent l’opposition de s’organiser, l’État, par le biais de son ministre de l’Intérieur, fait preuve d’un autoritarisme dangereux et clairement anti-démocratique.
Qui, exactement, est l’objet de cette répression ? De quoi est faite cette opposition qui conteste la légitimité de la candidature du président sortant Abdoulaye Wade ? Elle est composée principalement de deux grands mouvements sociaux.
Le Mouvement du 23 juin
Depuis quelques jours, tous les rassemblements et manifestations proposés par le Mouvement du 23 juin sont systématiquement interdits et réprimés. Comme son nom l’indique, ce mouvement est né le 23 juin 2012, à la suite des fortes mobilisations qui ont empêché le président d’accomplir une réforme électorale qui aurait facilité sa réélection.
Composé de professeurs, d’intellectuels et de professionnels de tout acabit, le «M23» peut être drastique dans certains de ses appels («marchons sur le Palais présidentiel», «tous les moyens seront bons pour sortir Wade»), mais ces paroles sont rarement investies par l’action.
De plus, si l’on admet que la vraie signification de la radicalité politique est «d’aller à la racine du problème», force est de constater que le M23 est très peu radical. L’analyse politique de ce mouvement demeure superficielle, car collée à la stratégie politicienne et à l’ambition carriériste de plusieurs de ses membres. La grande faiblesse du M23, en tant que moteur d’une contestation d’envergure, est qu’il inclut également les autres candidats à la présidence.
Au réel mécontentement populaire qu’il incarne se mêlent des intérêts purement politiciens et des stratégies électorales, ce qui amoindrit sa force critique et rend son unité très précaire. Certes, tous les membres du M23 s’entendent pour que Wade dégage, mais alors que les uns appelaient au boycottage des élections, les autres préparaient déjà leur campagne électorale.
Le mouvement Y en a marre
Ici, pas de récupération politique de l’indignation générale, pas question de profiter de la lame de fond pour surfer jusqu’au pouvoir. Le mouvement Y en a marre, composé surtout de jeunes, trempe dans le hip-hop, d’où il puise sa vigueur et quelques-uns de ses leaders.
Parmi ceux-ci, le charismatique Fadel Barro, qui a participé aux dernières manifestions anti-G20 en France, ressemble plus à un militant altermondialiste «nouvelle vague». Y en a marre prône la politisation des jeunes, l’apprentissage de la citoyenneté et souhaite l’avènement d’un «nouveau type de Sénégalais», plus engagé et plus conscientisé.
C’est dire leur volonté d’aller à la source du problème, en «commençant par soi-même». C’est cette authentique radicalité que semble craindre l’État, dont tout le muscle répressif se crispe à la moindre sortie publique du mouvement. Ainsi les policiers ont récemment empêché la tenue d’une occupation de la Place de l’Obélisque qui risquait, par sa ressemblance avec les mouvements «occupy», d’attirer un peu trop l’attention des étrangers. Encore hier, une marche de Y en a marre a été sévèrement réprimée par la police, qui en ont profité pour arrêter sept de leurs leaders.
En ce vendredi venteux, c’est une marche du M23, à laquelle participent aussi les gens de Y en a marre, que l’État tente d’étouffer, dans une démonstration de force qui n’a vraisemblablement d’autre effet que d’exacerber les frustrations des marcheurs et d’engager la confrontation violente. La générosité des policiers en matière de gaz lacrymogènes se ressent d’ailleurs jusqu’à l’intérieur des murs de l’Institut français, permettant ainsi à quelques ressortissants français aux yeux rougis de goûter à la contestation populaire. Les sourires échangés timidement ne peuvent atténuer un certain sentiment de «luxe coupable» que nous partageons tous en ce moment ; celui d’éprouver sans danger, par le biais du nez qui pique et autres maux bénins, les spasmes pourtant douloureux d’un pays en crise.
3 commentaires
Excellent cet article, pour moi qui n’ai jamais mis les pieds dans ce pays, cela m’éclaire. Je souhaite à ces gens, un jour, de vivre dans la paix et la démocratie…
Je trouve ton article excellent. Il relate parfaitement la situation. Néanmoins je n’ai jamais entendu les leaders du M23 appeler à Marcher sur le Palais. Je pense qu’ils ont même empêché à la jeunesse de commettre une telle erreur.
Pour ma part estime que la candidature de Wade ne doit pas passer car les conséquences vont être graves pour le Sénégal (le début de la dictature).
Ce texte est un tableau très pertinent et très clair de la situation. Il est étonnant de vérité d’ailleurs. Bravo. La perception est très fine.