Les événements politiques comme ceux du Sénégal attirent les journalistes internationaux. Durant les manifestations, ils évoluent en bande, formant parmi la foule noire des grappes de Blancs, d’autant plus visibles qu’ils se tiennent en hauteur, pour une meilleure vision du spectacle.
Et l’idée me prendrait peut-être de comparer ces concentrations d’occidentaux à quelque champignon parasitaire si je n’avais pas le pressentiment honteux que cette métaphore émane d’une jalousie; celle du simple documentariste indépendant qui n’a pas accès à cette vue d’ensemble et aux autres lieux généralement réservés aux médias officiels. Contre toute attente, cette carte que je brandis, sur laquelle est écrit, à la main, «Blogueur officiel à GRAFFICI.CA», n’a pas toujours l’effet immédiat de remédier à cette injustice.
Depuis quelques jours, les grappes blanches sont moins garnies dans les rues de Dakar. Voyant que la révolution n’éclaterait pas au Sénégal dans les prochaines heures, plusieurs grands médias ont rapatrié leurs reporters et leurs caméramans.
Le premier gagnant de ce rappel est certainement le chanteur sénégalais mondialement connu Youssou Ndour qui, au cœur de la tourmente politique, ne pouvait plus marcher dans la rue sans être butiné par un minimum de cinq caméras de TV5 Monde. Il est à espérer qu’avec le départ de cet essaim d’objectifs autour de lui, la star saura mesurer la nouvelle liberté de ses déplacements et l’élargissement considérable de sa vision périphérique comme autant d’améliorations de sa qualité de vie.
Soyons clairs. Dans tout le Sénégal, la mobilisation reste forte pour contrer la candidature du président Wade, qui se représente pour un troisième mandat. Cependant, les appels au calme et à la non-violence lancés par tous les acteurs sociaux, ainsi que le début de la campagne électorale, contribuent à une relative accalmie. L’artillerie lourde du journalisme international reviendra quelques jours avant le 26 février, date des élections controversées qui feront certainement «bouger le pays».
Mais tous les journalistes n’ont pas quitté le Sénégal. Il n’est pas rare de déceler, dans les paroles et les visages, les signes d’une déception professionnelle. Celle de ne pas couvrir un nouveau Printemps arabe. Celle de ne pas être témoin d’une véritable révolution. Ils pensent à leurs collègues dépêchés en Grèce ou en Syrie, pays qui font la une en ce moment, avec le sentiment de ne pas être «là où ça se passe» et de «manquer l’Histoire».
Bérénice (ce n’est pas son vrai nom)
La rigueur journalistique se reconnaît dans la crispation de sa mâchoire, qu’elle tient bien serrée pendant l’écoute de ce discours électoral, comme pour s’empêcher toute interprétation partiale. La sévérité et la rigueur de Bérénice donnent d’ailleurs du piquant à tous ses traits, sculptant des pointes là où on s’attendrait à de la rondeur. Son visage, royaume de l’angle aigu, est dominé par un petit nez pointu, seul indicateur de la curiosité insatiable qui l’anime depuis la tendre enfance. Car il ne faut plus compter sur ses yeux pour exprimer cette ouverture sur le monde qui la caractérise ; ils sont maintenant trop remplis par les éclats intimes d’une permanente incertitude.
La désillusion de Bérénice est plus profonde que cette déception passagère et inavouée de ne pas couvrir une révolution au Sénégal. Elle sait que seul un long texte et une analyse historique réussirait à faire honneur à la complexité des événements de ce pays, à la beauté de certains acteurs, à la richesse de la vie et des luttes politiques. Et non pas cet article factuel de 450 mots, qu’elle écrira le soir même et que son employeur, un important journal européen, publiera le lendemain. Comme le religieux qui a perdu la foi, mais qui s’accroche à ses rituels, Bérénice continue d’appliquer avec zèle les préceptes d’objectivité et de neutralité que lui commande sa profession. Pendant une manifestation, alors que tout le monde, y compris quelques journalistes, danse sur une musique festive et engagée, elle s’évertue à ne pas bouger, croyant sans doute que se laisser aller à ces rythmes fiévreux serait le fruit d’une implication émotive trop forte.
Christophe (ce n’est pas son vrai nom)
Toute une légèreté rieuse s’est réfugiée dans ses yeux taquins. Plissés par le soleil, ils n’en demeurent pas moins complices éternels de la bouche, et quand ces trois-là se mettent à sourire, une grande joie bouffonne illumine son visage et semble dire : «ce n’est pas si grave que ça». Les quelques mèches qui dépassent de son bandeau multicolore n’aident en rien à résoudre l’énigme de ses cheveux ; à mi-chemin entre les rastas et les boucles, les quelques touffes blondes et dures font penser à du lichen qu’on aurait surpris à la fin d’un hiver particulièrement difficile.
Photographe pour une grande agence de presse, Christophe a déjà été animé lui aussi par un réel goût pour les avancées démocratiques et par une sincère sensibilité pour la défense des droits humains. Ses idéaux à lui se sont déclinés, avec le temps, d’une autre façon.
Photographe, il n’est pas dupe ; il sait que l’image n’explique pas. Mais il sait que dans notre monde visuel elle a pourtant bel et bien remplacé l’analyse. Il a consenti à jouer le jeu, d’abord avec une ironie cinglante, puis avec un cynisme diffus. Cette distance critique face à son travail le réconforta un temps mais finit par le gêner dans l’exercice de ses fonctions. Alourdissant ses réflexes, elle l’empêchait de bien cadrer la bombe lacrymogène plantée dans la jambe du manifestant ou encore de saisir au vol le cocktail molotov lancé sur la tête d’un policier.
Progressivement, il se laissa aller dans un automatisme bienveillant, se recroquevillant tout entier dans l’autre grand plaisir qui l’avait attiré dans la profession ; le goût de l’aventure, l’envie de «voir du pays et de l’action». C’est ce besoin intarissable de récréation que frustrait l’apaisement politique des derniers jours au Sénégal.
Maintenant, au son de la musique du groupe Tryo crachée par les haut-parleurs du camion qui ouvre la voie de cette grande manifestation pacifique, Christophe n’hésite pas à danser joyeusement, sans se soucier, lui, d’une abstraite et lointaine déontologie journalistique. Ses mouvements de bassins s’épanouissent librement, entrainant au passage une manifestante à côté de lui.