Être de passage
30 mars 2012, 13:50Par Jean-François Aubé
Vous voulez vous baigner dans la mer parce que depuis quelques jours la chaleur se fait sérieuse, votre cerveau n’est plus qu’une cire fondante et vous avez l’impression que toutes vos pensées vous dégoulinent dans le dos.
Si l’on vous a recommandé la plage de Yoff, comme la plus belle de Dakar, on n’a pas manqué d’insister sur les dangers de la «barre», bien présents à cet endroit, qui vous obligent à la plus grande précaution. Aller trop loin dans la mer, c’est courir un risque.
Si vous dépassez ce qu’on appelle «la barre», le courant vous empêche de revenir et vous vous retrouvez aspiré dans le ventre de l’Atlantique, qui n’en est pas à une digestion près. À la plage de Yoff, la saucette est particulièrement malaisée à marée basse.
La prudence vous condamne à vous promener béatement, l’eau aux genoux, à attendre que les rares vagues viennent vous délivrer de cette baignade un peu ridicule, qui consiste à vous pencher pour vous asperger d’eau avec vos mains.
Vous revenez sur votre serviette de plage avec un nouveau coup de soleil et vous vous abîmez dans une réflexion sur votre voyage, qui semble avoir atteint un certain plafond.
Depuis quelques jours, en effet, vous comprenez qu’il y a une donnée fondamentale, dans votre état de voyageur, qui non seulement ralentit votre intégration dans votre pays d’accueil, mais en pose les fatidiques limites : vous êtes de passage.
Habitués à la visite des Blancs, les Sénégalais savent bien que vous êtes seulement de passage. L’assistanat et la coopération internationale labourent le terrain depuis des dizaines années, conditionnent les regards, les jugements et les attitudes à l’égard des Occidentaux qui séjournent sur le territoire sénégalais.
Quand le Blanc réussit à se départir de tous ses filets et de tous ses costumes prêts-à-porter, quand il réussit à montrer qu’il ne vient pas pour donner de l’argent, pour sauver les pauvres, pour donner un sens à sa vie ou rejeter les valeurs de son pays, qu’il vient pour quelque chose comme une vraie relation interculturelle, il demeure pourtant un voyageur ; il est encore coupable de n’être que «de passage».
Il n’appartient pas à ceux qui sont nés et qui mourront dans ce pays. Il ne peut pas suivre ses nouveaux amis au fond de leur aventure, de leur combat, et s’il le fait, c’est avec une intensité un peu louche, celle de l’engagement provisoire, qui n’aura pas à faire perdurer sa vigueur dans le temps.
L’immersion dans un pays étranger a aussi sa «barre». Dépasser la barre, ça serait prendre des engagements qui nous obligent à rester, installer des projets à long terme, laisser le temps à une relation de s’épanouir, sans la pression du «dans deux mois je ne serai plus là». Dépasser la barre, ça serait s’abandonner à la dérive de l’océan, en acceptant de voir votre plage et vos repères s’éloigner et se dissoudre dans l’horizon chatoyant.
Passer la barre, c’est oublier notre identité et se noyer. Demeurer en-deçà de la barre, c’est être condamné à une connaissance d’autrui superficielle.
Mais l’alternative est trop triste pour être soutenable. Vous résistez. D’ailleurs l’ombre fait bien son travail et un petit vent s’est levé sur la plage ; vous reprenez le contrôle sur la moiteur ambiante.
Est-ce bien vrai qu’en matière de connaissance de l’Autre, nous en sommes toujours réduits à de gentils petits clapotis à la surface de l’eau ? Non, bien sûr. Soudain vous vous rappelez ce que vous faites ici et vous vous souvenez qu’à ce triste dilemme il faut ajouter une troisième voie : l’art.
La littérature et le cinéma permettent de franchir la barre par l’imaginaire et de dépasser le courant de la peur qui nous ramène toujours à nous-mêmes. Ils permettent de s’installer en l’Autre, un instant certes, mais en convoquant toutes les ressources de la poésie, toute la connaissance que l’amour peut sécréter. Et elle peut en sécréter beaucoup.
La joie des Sénégalais
26 mars 2012, 17:37Une centaine de personnes bloquent la rue et empêchent une voiture de passer. Le conducteur sourit calmement et observe ceux qui l’assaillent ; ils ont des tambours, ils dansent et ils chantent. Il connaît les codes de la joie, il sait ce qu’il a à faire. Il sort de la voiture lentement, comme pour laisser planer un suspense, il toise les gens d’un regard sévère, puis entame quelques pas sensuels de mbalax (danse sénégalaise). Il n’en fallait pas plus pour attiser l’euphorie de la foule, qui le laisse passer, dans une extase musicale qui ne fait que s’accroitre.
A quelques mètres de là, à la Place de l’Obélisque, ce sont des milliers de personnes qui se sont spontanément rassemblées. Tous vibrent d’une même fierté. Celle de s’être débarrassé, démocratiquement, d’un président qui s’accrochait au pouvoir. Celle d’avoir mis dehors, par la voix des urnes, Abdoulaye Wade. C’est Macky Sall qui a gagné le deuxième tour des élections.
La joie s’enflamme devant la caméra vidéo, les messages et les cris abondent. Ça chante et ça danse. Ça vous tire de tous les côtés pour filmer telle personne ou capter tel message. Ça se couche par terre, à l’endroit exact où un étudiant est mort, lors des manifestations du 31 janvier. Ça brandit son bulletin de vote -celui qui n’a pas servi- à l’effigie de Wade. Mais la jubilation n’a pas besoin de la caméra pour vivre sa démesure.
Voyez Malick, par exemple, qui court partout, avec son téléphone portable dans les mains. On vient d’annoncer une grande nouvelle : le président sortant a téléphoné à son rival, Macky Sall, pour le féliciter de sa victoire. Malick n’en revient pas de ce grand retournement dans l’ordre des choses et l’exprime à tous ceux qu’il croise. C’est une effusion de bonheur, il déborde. Ses jambes plient et sautillent toutes seules, sur place.
Il y a ce jeune timide, qui vous regarde depuis dix minutes, seul dans son coin. Quand vous vous éloignez de la foule il prend son courage à deux mains et vient vous demander de le filmer. Il a quelque chose à dire : «Aujourd’hui, au deuxième tour des élections, Macky Sall a vaincu Abdoulaye Wade. C’est le Sénégal qui a gagné. Le Sénégal entre dans une nouvelle ère. Ce soir nous fêtons la victoire du Sénégal».
Se roder en Gaspésie
21 mars 2012, 16:00Par Jean-François Aubé
C’est une belle journée. Une chaleur surprise, avant l’été. Le vent, dans sa grande traversée, a oublié Gaspé. Les employés du Café des artistes, en effectif réduit, regrettent d’avoir monté la terrasse, devenue incontrôlable. Ma fenêtre donne sur la rue de la Reine ; je l’ouvre pour la première fois depuis longtemps, dans l’intention d’atténuer les mille odeurs matures d’un hiver long et étanche. La brise salutaire vient agréablement accompagnée ; un air de guitare annonce le joyeux retour des musiciens de rue, que j’adore.
Ma chance est grande, un chansonnier, tout nouveau, tout frais, est assis juste au bas de ma fenêtre. Je ne rate aucune note de cette chanson de Georges Brassens, qui forme une parfaite trame sonore à mon petit printemps arabe domestique, par lequel je mets fin au règne de la poussière et détrône quelques araignées corrompues.
Mais très vite le moment idyllique se rompt, la musique et le musicien s’avèrent bien en deçà de leurs promesses. Trous de mémoire, mauvais accords, sifflements incertains pour remplacer des mots oubliés. Pendant une bonne heure, le chansonnier entame mes chansons préférées, pour les abandonner systématiquement au milieu du deuxième couplet, le temps de consulter ses partitions. Après quoi il reprend en hésitant, dans un rythme deux fois plus lent. Tout y est pour briser la magie et casser l’enchantement du printemps.
Quand il massacre Richard Desjardins pour la troisième fois, je lui souffle les paroles de ma fenêtre. Il cherche un moment d’où vient la voix, mais finit par accepter cet aide-mémoire miraculeux, que possiblement il attribue, aidé peut-être par des relents tardifs de cannabis, à «l’air magique de la Gaspésie, porteuse de la mémoire collective» ; du moins c’est comme ça que, du haut de ma fenêtre, je joue mon rôle, en prenant une manière de voix mystique et venteuse.
Ce jeune chansonnier, que je n’avais jamais vu, erra encore quelques jours dans les parages, puis disparut. Gaspé ne put jamais bénéficier des interprétations colorées et talentueuses qu’il avait pourtant peaufinées ici, et dont j’aurais été le plus fervent public. Son fameux «set», il alla le performer ailleurs. Il était venu en rodage. Cet artiste a du talent, sa performance sera très bonne ; mais pour l’instant il se prépare. Roder : mettre progressivement au point, acquérir de l’expérience.
Ce souvenir, loin d’être dramatique, évoque toutefois un phénomène réel. Il rappelle que pour comprendre les Gaspésiens il faut savoir qu’ils sont habitués au phénomène du rodage et que cela colore leur regard. Des musiciens qui rodent un spectacle, qui commencent leurs tournées, des étudiants obligés par leur ordre professionnel de faire un stage en région, des finissants qui viennent prendre de l’expérience avant de trouver un vrai emploi en ville, ou encore tous les projets-pilotes qui permettent à des politiques nationales ou provinciales, ou à des compagnies privées, de faire leurs premiers pas incertains sur le territoire de la Gaspésie ; tout cela crée un soupçon de rodage autour des nouveaux projets, mais aussi autour des nouveaux arrivants.
On se demande si leur séjour en Gaspésie n’est pas issu d’un quelconque projet pilote existentiel ; au pire on les imagine «échoués», au mieux on les soupçonne en plein «changement de vie» ; dans tous les cas on présume leur visite provisoire. Les Gaspésiens les plus candides renouvellent sans cesse leur confiance et tissent aveuglément des liens d’amitié, même après avoir subi, dans leur cercle intime, moult départs et plusieurs «retours en ville». Les autres, après quelques deuils de ce genre, sélectionnent leurs relations, avec une méfiance qui ne cherche qu’à prévenir les répétitions douloureuses.
Si ce souvenir me prend, alors que je suis au Sénégal, c’est que le voyage me permet de vivre ce phénomène, mais de l’autre côté. Ici, c’est moi qui séjourne provisoirement sur un territoire, parmi une majorité de «locaux » qui ont commencé et termineront leur vie ici. C’est moi qui, dans l’attitude des Sénégalais, expérimente le soupçon qui pèse, avec raison, sur tous les Occidentaux ; le soupçon de rodage, ou, à tout le moins, celui «d’être venu chercher quelque chose avant de repartir». J’en parle dans mon prochain billet.
Élections
On me demande des nouvelles des élections. Abdoulaye Wade a passé le premier tour. Le deuxième tour du scrutin a lieu le 25 mars. Il se jouera entre Abdoulaye Wade et Macky Sall, un candidat qui a longtemps travaillé avec Wade, qui est en quelque sorte son. Rien n’est sûr et tout est encore possible quant aux résultats. La volonté de se débarrasser de Wade est encore très présente, mais les stratégies pour y arriver demeurent généralement, depuis le premier tour, purement électorales.
La grande affiche d’Abdoulaye Wade
29 février 2012, 13:00Par Jean-François Aubé
En dehors des longues files tranquilles devant les bureaux de vote, les rues de Dakar sont très paisibles en ce dimanche, jour des élections. J’en profite pour prendre des images de cette affiche électorale gigantesque que je croise tous les jours.
Cette pancarte disproportionnée à l’effigie du président Abdoulaye Wade est située au bord de l’océan, bénéficiant ainsi d’une trame sonore suggestive évoquant l’invincibilité des vagues, dans une mise en scène édifiante qui sait profiter de toute l’éternité et de tout l’infini que l’Atlantique met à sa disposition.
Ce formidable panneau, surveillé en permanence par un camion rempli de policiers, compose une image bien exotique qui risque de disparaître dès demain s’il n’y a pas de deuxième tour aux élections. J’ai l’air d’un touriste mélancolique qui prend des images de quelques éléphants en voie d’extinction ; en tout cas c’est comme ça que doit me voir Moustapha qui passait par là et qui s’arrête près de moi, amusé par tant de sérieux et de concentration autour d’une affiche électorale. Il regarde la photographie du président avec un air taquin, avec le goût évident de faire des blagues.
- Je pense que le photographe lui a dit : «ouvre les bras, dans un geste réconfortant, tu sais comme un bon papa». Mais Wade ne comprenait pas. Ils ont fait cinquante photos et c’est elle la meilleure.
Il a raison, l’effet n’est pas très réussi. On voulait un président paternel, apaisant et rassembleur. Il apparaît autoritaire, provoquant et fatigué. Difficile, avec les événements des derniers jours, de ne pas voir ses bras ouverts comme une menace. Mais Moustapha a une meilleure interprétation.
Avec ses deux mains levées comme ça, il a l’air de faire «c’est pas de ma faute tout ce qui se passe».
Le soleil est impitoyable et je suis insatisfait de mes images. J’essaie de tirer le moindre mal d’un contre-jour difficile. Dans ma lentille se joue, entre l’affiche de Wade et la lumière cinglante du couchant, un combat insidieux qui ne peut pas vraiment faire de vainqueur. Moustapha est devenu plus sérieux.
Il va gagner le vieux, me dit-il, avant de continuer son chemin.
Abdou
22 février 2012, 16:50Il apparaît furtivement dans cette vidéo. Il a 17, peut-être 18 ans. Depuis trois jours, Abdou attend patiemment la fin de l’après-midi pour sortir dans les rues de Dakar avec ses amis, afin de participer à ce que les médias appellent si facilement «le chaos».
Adbou aime éprouver les stratégies renouvelées d’une guérilla dirigée contre les forces de l’ordre. Il apprécie la beauté d’un feu en plein jour. Il adore surtout se laisser aller à l’intensité éblouissante de l’émotion, à la griserie de la haine et de la frustration que provoque la répression policière.
Abdou n’a jamais trouvé, pour parler de ce qu’il ressent face à son avenir, une expression visuelle aussi claire que cette rue aveuglée par la fumée, derrière laquelle s’élève une barricade agressive de policiers armés.
C’est contre cet horizon bouché qu’il lance ses pierres, avec cette fougue intempestive propre à la jeunesse, qui réussit à faire cohabiter, dans le même geste, une profonde colère et une grande légèreté rieuse.