Manque de vision à Carleton-sur-Mer

18 juin 2014 8 commentaires

Par Gilles Gagné

Les menaces planant sur les infrastructures régionales découlent généralement de la négligence des paliers de gouvernement fédéral et provincial, qui montrent souvent peu de vision pour des quais, des routes et des voies ferrées situées loin des capitales et des métropoles.

Toutefois, il arrive que le manque de vision soit aussi issu de la région, et un cas patent de ce type de lacune suit son cours à Carleton, où l’administration municipale et l’Administration portuaire, récemment créée, ont décidé de sacrifier la vocation commerciale du quai.

La raison est simple: le groupe municipal et civil chargé de faire l’examen de l’avenir du quai conclut que la section commerciale n’est pas rentable.

En attendant, ce groupe a échafaudé un scénario de réfection de la partie intérieure du quai, un projet de 15 à 20 M$, reposant notamment sur une subvention de 12 M$ de Transports Canada, propriétaire de la partie commerciale (extérieure) du quai, mais qui n’en veut plus. Cette somme servirait surtout à enrocher cette face extérieure.

La subvention de Transports Canada serait, dans une première étape, versée à l’Administration portuaire. Puis, en second lieu, tout le quai basculerait dans le giron du ministère fédéral des Pêches et des Océans, qui possède présentement la face intérieure de l’infrastructure, qu’utilisent pêcheurs, mariculteurs et plaisanciers de la marina.

L’ennui avec ce scénario, c’est qu’il prend pour acquis que le ministère des Pêches et des Océans gardera ce quai à long terme. Rien n’est pourtant moins sûr, parce que le quai de Carleton-sur-Mer est d’une faible importance en matière de pêches commerciales.

Lors d’une présentation publique en avril, les chantres du rétrécissement de la vocation du quai ont indiqué que les débarquements de produits marins à Carleton s’élevaient à 700 000 livres par an, comme si c’était un volume important. C’est pourtant une faible quantité, reposant à 68 % sur des débarquements de hareng pêché par des Néo-Brunswickois, du poisson transformé dans la province voisine. Il y a neuf havres gaspésiens déclarant des volumes bien plus importants et 18 présentant des valeurs de débarquements plus élevées, incluant Percé, dont Pêches et Océans Canada veut se débarrasser. Si on enlève le hareng à Carleton, le havre glisse sous la trentième position dans les deux catégories.

La quantité de moules, à 280 000 livres, est à peine ce qu’il faut pour faire vivre un mariculteur. Une bonne partie des pêcheurs commerciaux faisant hiverner leur bateau à Carleton-sur-Mer pêchent ailleurs. Comment justifier un projet de 20 M$ alors?

Les défenseurs de ce projet dénigrent toute utilisation commerciale du quai, comme si quelques escales de navires marchands constituaient une menace. On ne décharge pourtant que du sel, du bois et de l’acier à Carleton, pas des déchets nucléaires. Il y a cohabitation depuis plus de 100 ans.

Si jamais Pêches et Océans Canada se départit du quai, quels seront les revenus de l’Administration portuaire pour prendre la relève? Les frais de quaiage de 15 pêcheurs, à quelques centaines de dollars par bateau, sont minimes. Les revenus des plaisanciers iront principalement à la marina.

Le directeur du développement économique et touristique de Carleton-sur-Mer, Alain Bernier, concède de plus que refaire le quai actuel de palplanches ne coûterait pas plus cher que l’enrochement. Il justifie l’enrochement en martelant que le quai commercial n’est pas rentable.

En quoi l’enrochement sera-t-il plus rentable? Ce ne sont pas les revenus de quaiage des pêcheurs qui paieront pour l’entretien futur de la partie extérieure enrochée et de la partie intérieure réparée.

N’en déplaise aux partisans du projet, un quai enroché nécessite aussi de l’entretien. Un nouveau quai de palplanches, doté d’un bon système cathodique pour prévenir la corrosion, durera aussi longtemps qu’un quai enroché. C’est sans compter l’aspect hideux d’une structure enrochée dans un lieu touristique.

Il y a plus. Si les gens en place ne veulent pas gérer de quai commercial, qu’ils fassent reconstruire la face de palplanches et qu’ils n’installent pas de bites d’amarrage. Il sera possible d’en ajouter un jour.

Avant longtemps, d’autres personnes verront l’utilité d’un quai commercial. Ils verront surtout que le passage de quelques navires marchands par année, rapportant au moins 7 000 $ par escale, peut générer les précieux dollars pour l’entretien présent et futur du quai.

Le projet actuel de réfection du quai sent la politique de la terre brûlée. Il revient à dire : «Nous ne voulons pas d’un quai commercial et les générations suivantes n’en bénéficieront pas non plus».

C’est l’exemple même de ce qu’il faut éviter en développement régional.

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