Femme ou fille

10 mars 2014 222 commentaires

On m’a posé la question cette semaine. On m’a installée sur une chaise droite, on m’a dépoussiéré le sourire, branché une caméra avec le bon angle face à moi et on m’a demandé quand est-ce que j’étais devenue une femme.

J’ai levé les yeux au ciel, mordu ma lèvre d’en bas, gratté la nuque, baissé les yeux et relevé les yeux vers le ciel et j’ai pris 20 minutes pour répondre ceci.

Je suis née deuxième de quatre filles. Je portais les robes de ma grande sœur, j’usais son vieux vélo et je laissais des miettes pour les deux plus jeunes. J’ai été élevée comme une fille, avec des Barbies, des froufrous, et du rose, mais avec aussi beaucoup de bleu.

Malgré mes bonnes manières, mes rubans dans mes cheveux et mes bottes roses, je trainais du côté des garçons. J’ai toujours pensé qu’on m’avait séparée d’un frère jumeau parce que je m’entendais mieux avec les garçons qu’avec mes sœurs.

Plus tard, j’ai grandi et j’ai continué de mettre toutes mes énergies pour lancer le ballon aussi fort que les garçons devenus pour leur part des « gars ». Je ne portais plus de bottes roses, mais des bottes à cap d’acier pour mieux me défendre, certains en gémissent encore. Je mettais sans hésiter les gants pour donner, mais surtout recevoir quelques bonnes droites au menton. J’étais une fille parmi les gars au grand désespoir de ma mère qui me disait tout le temps : « Tu devrais les laisser entre eux pour une fois. » Et parce qu’une bonne fille écoute sa mère, j’ai commencé à me faire de plus en plus d’amies de filles qui tombaient toutes amoureuses de mes amis de gars.

Puis, devenue adulte et sensible à la cause, je me suis fait raser les cheveux en soutien au cancer. J’ai beaucoup pensé aux femmes atteintes du cancer du sein qui en plus de perdre leurs cheveux lors des traitements perdait aussi un sein, parfois deux. On cherche alors à exprimer autrement sa féminité. Sans mes cheveux longs, j’ai ajouté du maquillage et des bijoux à mon style, ça n’a pas duré.

Mais la question reste : quand est-ce que j’ai commencé à être une femme?
J’ai commencé à être une femme quand j’ai commencé à faire des affaires que les femmes ne font pas d’habitude. C’est pourtant ce que j’ai toujours fait, mais une fois adulte, c’était différent. Ni femme d’un homme, ni mère de famille, ni même carriériste, j’ai quand même commencé à être une femme.

Je venais d’être élue conseillère municipale. J’avais encore aux pieds mes bottes à cap d’acier, plus par habitude que pour me défendre. Une place dans les instances décisionnelles pour une femme c’est plutôt remarquable, alors on vous le fait remarquer. Ma mère ne m’a jamais dit que je devrais les laisser entre eux pour une fois. Même si je n’ai jamais eu besoin de remettre les gants pour me battre pour ma place, j’ai eu l’impression de faire une différence dans ce combat.

Dans le fond, j’ai toujours été une femme, c’est juste que, avant, ça paraissait moins.

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