La saison des arbres penchés

11 novembre 2014 168 commentaires

Par Véronique Saint-Onge

Novembre et sa première tempête rappellent le vrai visage insulaire. Quand tout le monde en même temps reçoit la rafale en pleine face pour la première fois de la saison, il s’installe aux îles une unité, un sentiment réservé à celui qui reste assez longtemps après l’été pour y goûter.

Les îles de novembre sont encore un beau tabou. Peu de reportages en font état. Les journalistes s’intéressent aux produits du terroir, aux particularités géologiques, aux artistes, aux produits récréotouristiques, aux paysages de l’archipel, mais peu d’entre eux ont parlé de la sensation gonflée d’ivresse et d’inquiétude qu’apporte la combinaison des grandes marées, des rafales et des grands vents. Pourtant, lorsqu’elles perdent leur allure estivale d’Hawaï québécoise et redeviennent de minuscules pépites frileuses en plein cœur de la mer, les Îles-de-la-Madeleine sont uniques. Le vent fait craquer tout ce qui craque, fait plier tout ce qui plie et fait tomber tout ce qui ne craque plus et ne plie pas. C’est le début de la saison des arbres penchés.

Mi-scientifique-mi gamine…
Ne connait pas tout à fait l’archipel celui qui n’a pas senti son cœur battre quand la rafale frappe. À partir du moment où l’on annonce jusqu’aux dernières rafales, dans la tempête, j’ai 4 ans. Quand ça arrive cette affaire là, je me sens comme Dorothée dans le magicien d’Oz juste avant que sa maison s’envole. Il serait risqué, presque effronté de dire que la tempête m’amuse, car elle endommage beaucoup de matériel et nuit au bon fonctionnement de plusieurs sphères du quotidien de l’archipel. Je dirai alors qu’elle me fascine. Chaque automne, je l’attends. Je sais que la première viendra nous prendre par surprise et qu’une dizaine d’autres suivront. J’aimerais les numéroter, leur donner des noms. Dans quelques années on parlerait de B-34 qui a arraché la galerie du chalet de M. Cummings ou de la tempête Henriette qui a fait fermer les écoles un 4 novembre. Je pense aussi me construire un phare. Peut-être même deux. Un dans les buttes et un à flanc de falaise afin d’observer la tempête d’automne, l’étudier, la sentir brasser la charpente pour avoir peur un cran de plus. J’inviterais mes amis pour être pris ensemble le temps que ça dure et s’en souvenir longtemps. Il serait risqué, presque effronté de dire que la tempête m’amuse, je dirai alors que je l’aime.

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